Un jour, mon four est tombé en panne. Depuis, j’ai changé de four et acheté une horloge (les deux événements sont concomitants mais pas liés), et j’ai noté, sans le découvrir toutefois, que ma perception du temps était un peu spéciale. Mon four précédant affichait une heure numérique à l’instar de tous les appareils modernes et/ou connectés. Or, mon nouveau four n’affiche pas l’heure du tout (enfin si, mais elle s’éteint après quelques secondes et je n’ai pas consulté la notice pour remédier à cela). J’ai acheté une horloge analogique à une camarade qui upcycle ce genre d’objets et je l’ai accrochée au salon (qui forme une seule et même pièce avec la cuisine). Après m’être déshabituée à consulter le four pour connaître l’heure, j’ai automatisé le coup d’œil vers l’horloge et tout a changé.
Mon rapport au temps est particulier. J’ai grandi en retard. Toute mon enfance, j’ai subi le retard perpétuel de mes parents. J’étais en retard chaque matin pour aller à l’école, on venait me chercher en retard, il arrivait même qu’on ne vienne pas du tout. J’ai passé de longues minutes, des heures entières à attendre, dépendante, un temps que jamais je ne rattraperai. Ça m’a posé des problèmes et ça a nourri un stress qui me hante encore aujourd’hui. Je ne supporte pas d’être en retard et quand ça arrive (parce que ça peut arriver), mon monde s’effondre. Cependant je m’impose une discipline plus drastique à mesure que j’avance en âge, discipline d’autant plus nécessaire que je ne comprends pas le temps qui passe. Quand j’ai rendez-vous quelque part, ce doit être entre 13h et 14h pour coïncider avec mes habitudes de vie et de travail. Ainsi je me lève le matin, mange, me prépare, m’occupe des tâches qui doivent être accomplies et midi est un marqueur du temps essentiel à mon organisation, un repère. Si mon rendez-vous est après 15h, alors ma journée est foutue. Je ne sais pas comment m’organiser avant ni après, je ne peux rien entreprendre, rien faire, j’en suis incapable, car je ne comprends pas le temps dont je dispose pour faire les choses. Notons que je suis freelance et que je suis censée « fabriquer » mon temps. J’essaie, donc.
Au-delà de toute pendule, le temps s’affiche d’une certaine manière dans mon cerveau. Il prend une forme physique et se positionne d’une façon définie dans l’espace. C’est assez difficile à expliquer. Les mois de l’année et les jours de la semaine s’affichent mentalement sur une sorte de ruban. S’il était palpable, je pourrais le faire défiler avec le doigt comme sur un écran tactile. Je sais où se trouvent janvier, septembre ou dimanche, ils ont une place précise. Je vois les heures plus ou moins de la même manière et une horloge analogique correspond davantage à cette vision. L’heure numérique m’est finalement assez abstraite et fait obstruction à mon rapport au temps.
Depuis que j’ai une horloge analogique sur le mur de mon salon, le temps se matérialise enfin et me promet un repos mental conséquent. Bien sûr, je sais lire l’heure numérique mais ça me demande toujours un effort, je dois compter (les chiffres et moi ne sommes pas copains) et mettre en place des stratagèmes pour compenser. Je devrais sans doute m’acheter une montre pour gagner en confort et cesser de faire confiance à mon smartphone.
Photo : l’océan Atlantique, novembre 2025



