Dans ce billet, je vais écrire sur des choses que j’ai déjà évoquées plein de fois parce que je blogue depuis vingt ans alors je présente mes excuses à celles et ceux qui me lisent depuis longtemps et/ou qui me connaissent bien parce qu’il peut y avoir des redondances. Toutefois, mon point de vue a évolué au fil du temps et c’est tant mieux ! J’aurais aussi pu rédiger ce billet quand la réputation des œuvres dont je vais parler a été ternie quelques mois plus tôt mais, bon, considérez que je suis comme Dracula, je prends mon temps.
Là où tout a commencé
S’il y a bien une chose qui n’a pas bougé d’un poil depuis déjà vingt-six ans, c’est que mon film préféré au monde reste Bram Stoker’s Dracula de Francis Ford Coppola (1992). Je le connais par cœur mais chaque fois que je m’offre un nouveau visionnage, je redécouvre des détails qui m’émeuvent d’une façon différente en fonction de ma sensibilité et de mes réflexions. Je l’ai vu pour la première fois à la télévision à l’âge de 14 ans, alors que j’avais lu le roman de Bram Stoker l’année précédente. J’ai phasé en lisant, j’ai phasé en visionnant, tout était incroyable, je découvrais chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre, j’ai vécu une véritable illumination culturelle. J’ai revu le film peu de temps après au cinéma, grâce au club de cinéma dont je faisais partie en classe de troisième et Madame Rousseau (big up) qui était à la fois à la tête du club et ma prof de français. C’était en l’an 2000 et quand j’y repense aujourd’hui, était-il bien judicieux d’emmener de jeunes adolescent‧es voir ce film pas tout à fait de leur âge ? Oh bah écoutez, on s’en fout, je n’ai pas été traumatisée, bien au contraire.
À 14 ans, toutes les scènes et allégories sexuelles me sont passées au-dessus du cigare. C’était toujours le cas à 18 ans quand j’ai présenté le film en cours d’anglais pour un exposé. Je n’ai vu que ce que je voulais voir, une histoire d’amour chaste (si, je vous jure) à travers les siècles et, non, la scène où Lucy Westenra et la version loup-garou de Dracula copulent dans le jardin par une nuit d’orage ne m’a absolument pas interpellée. Magie ! Bien sûr, aujourd’hui à presque 40 ans, j’ai vu et compris tout ce qu’il fallait voir et comprendre, j’ai aussi relu le roman plusieurs fois et c’est ça qui est fabuleux, j’ai grandi avec ces deux histoires.
Ça, c’est l’état de mon livre, édition qui m’a été offerte quand j’étais gamine et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux :
Ce qu'il en est réellement
Car oui, ce sont deux histoires distinctes. Si le film de Coppola reprend le nom de l’auteur original dans son titre, il prend une voie différente, ce n’est pas une adaptation fidèle à 100 %. Les personnages et le cours de l’histoire sont les mêmes mais Coppola a ajouté l’histoire d’amour entre Mina Murray et Dracula, Mina étant la réincarnation de l’amour suicidé du comte quatre siècles auparavant. Coppola a également lié son Dracula avec le personnage historique Vlad Tepes, bien que Stoker s’en soit aussi inspiré (Drăculea étant le surnom de Vlad Tepes, alias le fils du dragon). C’est ainsi que le film commence : au XVe siècle, Dracula, prince roumain de Valachie et de Transylvanie, est en guerre sainte contre les Ottomans. Alors qu’il est au front, son épouse Elisabeta reçoit une lettre de l’ennemi lui relatant sa mort, de chagrin elle se jette alors dans le fleuve. Le prêtre qui fait sa loi dans le royaume dit à Dracula que l’âme d’Elisabeta est perdue puisqu’elle s’est suicidée. Ce qui fait péter les plombs à Dracula : il abjure sa foi et se voit maudire. Il devient vampire, un immortel avec quelques restrictions pénibles dans sa vie quotidienne. Cette scène d’intro est fantastique, d’une beauté et d’une puissance incroyable et la costumière Eiko Ishioka n’y est pas pour rien.
Le roman de Bram Stoker ne fait jamais état d’une histoire d’amour entre qui que ce soit, si ce n’est la difficulté que Lucy Westenra a pour choisir son futur époux parmi trois prétendants (ce qui est retranscrit dans le film). Le livre va même plus loin, Dracula n’est pas un personnage à proprement parler. C’est un roman épistolaire, il n’est constitué que de lettres et d’extraits de journaux des personnages principaux, et donc Dracula est toujours cité, raconté mais jamais il n’a la parole. Il est décrit comme un monstre absolu, moche et puant, fort loin d’être sexy comme Gary Oldman avec ses petites lunettes de soleil.
Murnau, Herzog, Eggers et l'autre, là
Malgré ces différences, le film de Coppola est une totale réussite. Après tout, pourquoi ne pas ajouter un peu de romance ? Ça ne fait de mal à personne et chacun son interprétation des histoires. Ce n’est pas la première adaptation, vous le savez, mais je trouve, et c’est personnel, que c’est la meilleure. En 1922, Murnau a présenté son Nosferatu muet, Dracula s’appelle Orlock. C’est sensiblement la même histoire que celle de Stoker à ceci près que le réalisateur allemand n’a pas obtenu les droits car Florence Balcombe a farouchement protégé l’œuvre de son défunt mari jusqu’à sa propre mort en 1937. Elle a même lancé une action en justice, estimant que le film de Murnau était une violation pure et simple des droits d’auteur. Oh, un premier plagiat de Dracula… J’espère que vous me voyez venir. Pour Nosferatu, l’eau a coulé sous les ponts, Klaus Kinski l’a réinterprété en 1979 (je déteste ce film de Werner Herzog, c’est viscéral) puis Robert Eggers nous a proposé sa version en 2024 et là j’ai bien kiffé (j’aime tous les films de Robert Eggers). Je vais un peu à contre-courant, un‧e véritable esthète adore le film d’Herzog et une “bonne féministe” déteste Eggers. Sauf que je m’en fous, je fais ce que je veux.
Alors oui, évidemment, bien sûr, il va sans dire que j’allais me faire une joie de regarder la version de Luc Besson ! Mais une joie remplie de haine parce que je savais que le réalisateur allait se planter au vu des âneries dantesques qu’il a pondues en interview (et pas que, mais bon, bref). Premièrement, Besson n’a jamais dit qu’il effectuait un remake du film de Coppola. S’il l’avait fait, son machin ne serait pas vu comme un plagiat. Or, c’en est un, agrémenté d’éléments scénaristiques farfelus et récupérés d’ailleurs. Un vampire qui crée un parfum pour attirer les gonzesses ? Patrick Süskind en sueur. Dans Le Dauphiné Libéré, Luc Besson a dit : “En relisant le roman, j’ai été frappé par le romantisme absolu de cet homme qui attend 400 ans pour retrouver l’amour de sa vie. (…) Le cinéma a souvent dénaturé d’amour au cœur du récit. C’est cette dimension que j’ai voulu mettre en avant.” Stupeur. Sidération. Anomalie dans la matrice : Besson essaie de nous faire croire qu’il a lu (relu !) le roman de Bram Stoker mais quelle confiance faut-il avoir en soi-même pour balancer une erreur aussi démentielle et s’en tamponner le fion ? Nous sommes légion à avoir lu (relu !) ledit roman, à aucun moment il n’y est question de romantisme, à aucun moment Dracula n’est amoureux de qui que ce soit et certainement pas d’une femme perdue quatre siècles plus tôt. Le mec a confondu avec le film de Coppola, ce n’était pourtant pas compliqué ni même honteux d’admettre qu’il a préféré le film au roman. Qu’a fait la journaliste qui a recueilli les propos du réalisateur ? Elle ne l’a pas contredit. Vraiment, ça m’a fait péter un câble. Alors j’ai regardé le film et j’ai oscillé entre agacement et ricanement, rien ne va, c’est un pur nanar à 45 millions d’euros. Besson a placé tous ses espoirs en Caleb Landry qui est peut-être un bon acteur mais pas ici, il est grotesque, guignolesque (et pas comme on aime). Zoë Bleu n’est qu’un faire-valoir qui gémit et porte des belles robes. C’est aussi le cas de l’autre actrice du film, Matilda De Angelis, toutes les deux ne sont que des objets sexualisés sans profondeur. C’est une insulte au personnage de Mina Murray Harker, une femme qui, certes, subit son époque et sa position, mais s’illustre avec une personnalité complexe et intense, de même que Lucy Westenra. Incarnées respectivement par Winona Ryder et Sadie Frost dans le film de Coppola, les deux femmes, dans le film et dans le roman, sont à la fois opposées de caractère mais unies par une amitié inconditionnelle (avec un sous-texte saphique si vous voulez), chose qui n’existe plus dans la bouse de Besson. C’est très grave. Mais j’ai déjà accordé trop d’importance à cet enfer cinématographique. Rends l’argent, Luc, la honte.
J'ai dit : évolution
Je vous le disais au début de l’article, j’ai grandi avec les Dracula de Stoker et de Coppola. Je me suis toujours sentie féministe mais avant de savoir tout ce que je sais et comprends aujourd’hui, j’avais des lacunes. Je trouvais le film d’un romantisme absolu et ne comprenais pas très bien la badasserie de Mina. Je ne vois plus les choses de la même façon. Il faut noter tout de même que Mina et Lucy, telles que décrites chez Stoker, sont assez exceptionnelles pour des personnages féminins écrits par un homme en 1897, notamment par rapport à ce que j’ai dit dans le paragraphe précédent. Chez Coppola, quand j’étais ado, j’adorais Gary Oldman et son Dracula particulièrement incarné. Aujourd’hui, tout en continuant d’aimer ce personnage, je sais que l’histoire d’amour en jeu est grave toxique. Dracula use de son pouvoir de persuasion de vampire pour séduire Mina. Alors qu’elle est presque mariée, il n’hésite pas à la corrompre tandis qu’elle n’a rien à reprocher à Jonathan, son fiancé bien sous tout rapport, et tout ceci est très préjudiciable dans la société victorienne. Il en va de même avec Lucy. J’écrivais plus tôt qu’elle et Dracula copulent dans le jardin mais, en réalité, il la viole. Il l’hypnotise et c’est le même résultat qu’une soumission chimique. À mesure que le film avance, Mina se perd (mais prend le lead !) dans une illusion d’amour provoquée par Dracula qui, en effet, est traumatisé par la perte de son épouse quatre siècles auparavant, mais cela n’excuse pas son comportement dégueulasse caractérisé par le mythe du vampire. Et puis à la fin, Dracula se repent et, malgré sa nocivité, la scène est d’une grande tristesse. La musique de Wojciech Kilar me prend toujours à la gorge et je suis sensible, OK. Coppola a donné au Dracula de Stoker une dimension humaine, il lui a fait faire des choix qui l’ont mené à des situations discutables, il l’a “démonstrifié” pour en faire un homme qui existe, un homme qui se comporte mal et jouit de sa supériorité patriarcale. De toute façon il ne gagne pas à la fin donc le pacte est respecté.
J’ai d’abord écrit le brouillon de ce billet sur Google Doc et je l’ai intitulé Dracucu. Je pense que ça aurait fait un titre brillant pour la contrefaçon de Besson. Quoique trop gentil.
Pour continuer avec le film de Coppola, je vous invite à regarder cette vidéo de chez Ecran Large qui va plus loin dans la description esthétique et dit pourquoi c’est génial. Je suis d’accord avec tout !



