Et je hurle dans le vent

Il fut un temps où je consacrais tout mon mépris aux œuvres cinématographiques qui ne respectaient pas à la virgule près les romans dont elles étaient adaptées et je ne sais pas ce que cela disait de moi, en tout cas c’était une indignation à géométrie variable (cf Dracula). Ayant grandi dans un contexte de capital culturel pauvre, j’avais probablement un complexe d’infériorité à combler. Je me plongeais corps et âme dans des classiques choisis et m’érigeais en spécialiste (à la petite semaine). J’ai désormais pris de l’âge et c’est tant mieux, j’ai dilué mon vin comme jamais.

J’ai lu Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë (traduction de Frédéric Delebecque) pour la première fois en 2020, j’avais donc 34 ans. Je pense que j’aurais adoré faire comme avec Dracula (roman et adaptation de Coppola), c’est-à-dire découvrir l’histoire à l’adolescence, la relire et grandir avec, pour ainsi constater mes sensibilités changer au fil de mon éducation politique et sentimentale. Je ne regrette pas d’avoir découvert le roman sur le tard pour autant parce que je pense l’avoir compris du premier coup. Je ne suis pas passée par cette phase de romantisme absolu qu’il a pu inspirer à une époque désormais révolue (pas encore chez certain‧es récalcitrant‧es) ce qui m’a peut-être empêchée de tomber de ma chaise.
Après ma lecture, j’ai regardé les deux adaptations réalisées par Peter Kosminsky en 1992 (avec Juliette Binoche et Ralph Fiennes) et Andrea Arnold en 2011 (avec Kaya Scodelario et James Howson). J’ai trouvé la première effroyable, la seconde très intéressante bien que pas suffisamment passionnante à mon goût. Mais elle reste selon moi la meilleure adaptation à ce jour.

En ce premier lundi de vacances scolaires, j’ai profité d’une rare séance en VOST disponible pour continuer mon pèlerinage à travers la bruyère devant la version d’Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi. What a ride…

Je pense que l’on peut dire que le film de Fennell est une adaptation très libre, on dirait plutôt une histoire qui s’inspire de celle d’Emily Brontë. Il s’agit là de deux œuvres différentes qui utilisent les mêmes personnages, à ceci près que Fennell s’est délesté d’une partie du casting pour des raisons qui lui appartiennent. En voyant la bande-annonce il y a quelques mois, j’ai été surprise de voir une sauce à la mode dark romance agrémentée de quelques passages éclairs qui étaient des allégories sexuelles comme celles que l’on peut trouver chez des créateurs de contenu culinaire qui aiment fourrer leur langue dans leur pâte à pain. Je me suis dit que ça n’allait pas être pour moi, je ne me sens pas ciblée par ce genre d’approche, mais j’étais tout à fait disposée à laisser une chance au film. Maintenant que je l’ai vu, j’ai compris que tout avait été placé dans la bande-annonce pour attirer les gens au cinéma car le film n’est pas aussi sexuellement décadent qu’on essaie de nous le faire croire. Les allégories sont bien là mais ne durent pas 2 h 16 et c’est heureux, sinon j’aurais quitté la salle.

Si on part du principe que le film d’Emerald Fennell n’est pas une véritable adaptation du roman d’Emily Brontë, alors pourquoi pas. Mais dans ce cas, Catherine et Heathcliff auraient dû s’appeler autrement. Si je devais résumer rapidement le roman pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, voici ce que je dirais (ce paragraphe contient des spoilers, si vous souhaitez lire le roman, passez au paragraphe suivant) : Catherine et Hindley sont les enfants de M. Earnshaw qui revient un jour de voyage avec un petit garçon dont l’origine est floue. Est-il le fruit d’une relation adultère du père ? Est-il racisé ? Ce n’est pas dit clairement, Brontë parle de “peau obscure” et le contexte nous fait comprendre que l’enfant n’est très probablement pas blanc. Andrea Arnold a choisi un acteur noir (James Howson) pour l’interpréter en 2011, moi j’ai imaginé un garçon rom pendant ma lecture, et il aurait aussi été pertinent qu’il soit indien. Emerald Fennell a choisi un mec blanc et c’est un problème, d’autant qu’elle a été capable de faire jouer Nelly par Hong Chau, actrice d’origine vietnamienne, comme si elle essayait de se dédouanner. Ce garçon, vous l’avez compris, c’est Heathcliff (qui est son nom et son prénom). Il grandit au sein de la famille, se lie avec Catherine mais est détesté de Hindley. D’ailleurs, à la mort du père Earnshaw, Hindley devient le maître de maison, relègue Heathcliff au rang de domestique, lui inflige des maltraitances et ce dernier ne reçoit pas d’éducation. Une fois adulte, Catherine épouse le riche Edgar Linton, brisant ainsi les promesses d’amour enfantines faites avec Heathcliff. Ce dernier ruine Hindley et prend possession du domaine parce qu’il est dévoré par la jalousie et son envie de vengeance. Ainsi, la relation entre Catherine et Heathcliff s’engouffre dans la toxicité la plus pure et c’est à qui sera le plus horrible. Dans cet état d’esprit, Heathcliff épouse Isabella, la sœur d’Edgar, et la maltraite, dans le seul but de faire chier Catherine. Catherine et Heathcliff ont un enfant chacun de leur côté, Catherine meurt en donnant naissance à la petite Cathy juniore et Heathcliff enfante un garçon décrit comme faible et nul sur tous les plans. La deuxième partie du roman est consacrée à la petite Cathy et son cousin Hareton (fils de Hindley), aux manigances de Heathcliff qui a toujours le démon après la mort de Catherine, puis à sa déchéance.

Ce qui me pose problème dans le film de Fennell, c’est qu’elle a complètement dépolitisé l’histoire de Brontë, la rendant creuse. Elle l’a centrée sur une relation amoureuse entre Catherine et Heathcliff qui n’a plus grand chose de toxique, ou si peu car il sera facile d’être fan de Heathcliff (encore qu’il est ici franchement ennuyeux). Or, l’amour que ces deux personnages se portent est si fort qu’il est dévoyé par une haine destructrice, les avilissant complètement. Et cette haine n’est pas juste le résultat de deux personnalités instables qui sortent d’on ne sait où, tout ça existe parce qu’il y a eu séparation des classes agrémentée de maltraitances physiques et mentales. Fennell nous offre un amour maudit (= romantique) quand on aurait dû avoir une relation délétère (= nuisible et dangereux). C’est très grave parce qu’elle s’est assise sur l’âme du roman de Brontë en nous projetant ses propres fantasmes. Avoir une vision personnelle d’une œuvre est une chose, en faire profiter le monde entier avec une communication grandiloquente en est une autre.

Sinon le film est très beau visuellement. J’ai apprécié les choix esthétiques et j’ai été marquée par la transformation de Margot Robbie en Reine de cœur d’Alice au pays des merveilles au fil du temps. Cependant ça ne va pas plus loin parce que le film est une (belle) coquille vide, peu importe à quel point la lande est battue par les vents.
Bien que Margot Robbie soit plus âgée que le personnage de Catherine, je l’ai trouvée à sa place. Je ne peux pas en dire autant de Jacob Elordi qui m’a donné l’impression de s’ennuyer. Est-ce un problème de direction d’acteur ? Parce que j’ai le sentiment qu’il a été sous-exploité.

Je ne crois pas qu’un film réalisé en 2026 et adapté d’un roman de 1847 (qui se déroule à la fin du XVIIIe siècle) doive être d’une précision chirurgicale, il y a beaucoup trop de choses à prendre en considération, notamment les mœurs (celles d’hier et d’aujourd’hui, celles d’un pays, d’une population et d’une autrice, ici Emily Brontë qui avait un quotidien tout particulier). Toute la force et l’intelligence d’un‧e réalisateurice réside dans ce qu’iel a compris de l’œuvre qu’iel adapte et ça demande une mise en perspective, pas juste une projection de soi-même. Je ne vais pas au cinéma pour lire le journal intime de l’Emerald Fennell de 14 ans, je viens voir l’adaptation d’une des plus grandes œuvres de littérature du XIXe siècle, un roman magistral avec une psychologie profondément travaillée. L’affiche du film a pour slogan : “Lâchez prise.” Effrayant, non ? Et que dire de cette phrase que j’ai lue : “Le Roméo et Juliette de cette génération.” ? C’est criminel en fait. Bref, c’est raté !

2 réflexions sur “Et je hurle dans le vent”

  1. Pas mieux. Ce qui est encore plus dommage c’est que le parti pris un peu loufoque (accentué d’ailleurs par les décors semi fantastiques semi cauchemardesques) aurait pu être intéressant, mais non, c’est plat et ça ne prend pas de risque. Même les scènes de fesses étaient ennuyeuses.

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