Ma grand-mère maternelle était une longue liane qui dépassait de huit centimètres la moyenne de ses adelphes, elle était mince et l’est toujours restée. Elle a engendré trois personnes, deux sur trois sont de plus longues lianes qu’elle mais aucune d’elles n’est mince ou, si elles l’ont été, ne le sont pas restées. Parmi ces trois personnes, seule une a engendré à son tour deux personnes, dont moi qui suis une liane aussi longue que ma grand-mère, j’ai été mince mais ne le suis plus (selon une mise en perspective qui relève de la subjectivité et du monde de la mode).
Ma mère, l’aînée, a grandi dans un contexte de grossophobie (extra)ordinaire. Sa constitution fait qu’elle est large d’épaules et possède de longues jambes fines et ses fesses sont inexistantes. Elle a du ventre parce qu’elle a porté deux enfants, ventre qu’elle appelait avant sa “poche à gosses”, ce qui aurait pu être mignon, en rapport avec le kangourou, si elle n’était pas vérolée par la grossophobie elle-même. Quand elle était adolescente, elle n’était pas grosse, elle n’était pas mince non plus, en tout cas pas mince comme on peut voir dans les magazines avec une taille 34 et comme c’est notre seul référentiel depuis les années 1960, décennie qui a vu naître ma mère, on peut dire que si, en fait ma mère était mince. Quand elle était môme, ma mère était constamment comparée à sa cousine plus mince qu’elle. Leurs grands-parents les faisaient monter sur une table, devant toute la famille, pour croiser les données, comme avec le bétail. En parallèle, le père de ma mère la surnommait “grosse tonne” (pas pour rire car c’était un parfait connard de merde, d’ailleurs plus tard il l’a traitée de pute). Comme vous le savez, nos parents les boomers ne vont pas en thérapie donc quand iels subissent des traumatismes, iels les gardent en elleux et les transmettent, c’est la loi du boomer.
Moi , j’ai grandi dans un climat de paradoxe perpétuel avec, toutefois, un consensus sur le grand-père et son état d’immense connard de merde (il est mort, je peux l’insulter en ligne autant que je veux).
L’idée de base : ne pas grossir. Jamais, sous aucun prétexte. Mais il n’y avait aucune consigne sur la façon dont il fallait s’y prendre. Que dit la théorie grossophobe pour ne pas grossir ? Il faut faire du sport. D’accord, c’est noté. Chez moi, il a toujours été tacite que le sport était pénible, que c’était une forme de punition, qu’il était impossible d’aimer ça. Selon ses dires, ma mère n’aimait pas le sport. Pourtant, adolescente, elle a été championne départementale de handball avec son équipe. C’est du sport, ça, le handball, et, a priori, elle aimait bien le handball. D’accord, c’est noté. Moi, j’ai fait du sport aussi. Je me suis cherchée, ce n’était pas facile. J’ai essayé la danse, le basket et le tennis. Bof bof. Au collège, je pratiquais l’UNSS et je me suis découvert un goût prononcé pour… le handball. Je n’ai pas continué au lycée, je n’ai jamais été encouragée. Mais au lycée, en EPS, j’aimais bien l’athlétisme. Je me serais bien vue faire de la course de vitesse. Et puis la fac, la vie d’adulte, l’abandon total du sport et l’idée ancrée que, non, je n’aime pas le sport (bizarre).
Que faut-il faire d’autre selon la grossophobie pour ne pas grossir ? Manger sainement. D’accord, c’est noté. Mes grands-parents ne cuisinaient pas donc mes parents ne cuisinaient pas. J’ai été élevée à la pizza et aux lasagnes surgelées, aux pâtes rincées à l’eau froide après cuisson puis réchauffées au micro-ondes. De toute façon, on n’avait pas de cuisine. J’ai toujours vécu dans une baraque de bric et de broc, en travaux constants, sans cuisine. Oh il y avait bien un évier et une gazinière mais comme au camping. Cuisiner c’est pire que le sport, c’est une corvée. Pour autant, il ne fallait pas de soda ni de gâteaux dans la maison afin de ne pas grossir. Enfin si, il y avait des gâteaux et du Nutella mais c’était juste pour le goûter, pas intérêt d’y toucher en dehors des horaires admis ! Combien de fois ai-je vu ma mère se fondre dans le placard, ingérer une tablette de chocolat en entier et dire : “Oui, bon, c’est exceptionnel, j’arrête quand je veux.” Et moi aussi j’ai volé un nombre incalculable de biscuits en loucedé. Je ne grossissais pas pour autant mais je me trouvais grosse.
La comparaison est restée imprimée dans le cerveau de ma mère. Combien de fois m’a-t-elle choquée à la plage et n’importe où ailleurs quand elle visait une femme grosse du doigt et me demandait : “Je suis plus ou moins grosse qu’elle ?” J’avais intérêt à répondre mais je faisais tout pour botter en touche parce que c’était ridicule. Ma mère souffrait de dysmorphophobie, me l’a transmise, et laissait paraître son dégoût, oui c’est le mot, face aux femmes grosses. Enfin non, pas face à elles, toujours hypocrite, toujours dans mon oreille à moi, sa fille.
J’ai commencé à souffrir d’hyperphagie boulimique, un trouble du comportement alimentaire, vers 17 ou 18 ans. Je me voyais grosse selon, encore une fois, une définition d’une extrême nébulosité, alors que j’étais fine comme du papier à lettre. La crise commençait toujours de la même façon : souvent le soir ou à la nuit tombée, des tremblements incontrôlables, des vertiges, une sueur froide le long de ma colonne vertébrale et la sensation que si je ne me remplissais pas immédiatement de nourriture, j’allais mourir. Je devenais alors un puits sans fond et j’ingérais une quantité astronomique de nourriture, jusqu’à me sentir mal. J’ai consulté mon médecin généraliste pour lui expliquer ce qui se passait, il m’a dit que je faisais de l’hypoglycémie (j’en fais aussi mais bon, rien à voir).
À 20 ans, j’ai emménagé seule. J’avais un micro-ondes et un petit frigo dans ma chambre de 9 m² et une cuisine commune à tout l’étage de ma cité universitaire. Je ne savais pas comment me sustenter et j’avais une flemme interstellaire, je n’avais pas de congélateur et je détestais profondément cuisiner, la nourriture ne servant qu’à rester en vie. Je ne mangeais que des pâtes (que je devais rincer à l’eau froide sous les yeux médusés de mes camarades mais je ne m’en suis pas rendu pas compte), des chips, des tomates, de la salade et des biscuits industriels. C’est là que j’ai commencé à prendre du poids, tout doucement jusqu’à aujourd’hui, soit une prise d’environ vingt kilos en vingt ans, soit un kilo par an en moyenne, ce qui est en fait plutôt normal pour une femme sédentaire par intermittence. Ce qui n’est pas normal en revanche, c’est, à 40 ans, de vouloir ressembler à une jeune femme de 20 ans.
Ce qui n’a pas changé depuis mes jeunes années : je n’aime toujours pas cuisiner et j’ai beaucoup de mal à faire du sport.
Ce qui a changé depuis mes jeunes années : ce n’est pas grave de grossir et c’est très grave de faire preuve de grossophobie. Être gros‧se n’est pas que du fait de son alimentation ou de l’absence de sport, c’est aussi une question de métabolisme, de génétique, parfois de facteurs pathologiques mais être gros‧se n’est pas une pathologie, contrairement à ce que nous vendent l’État et les bandeurs d’Ozempic. J’ai la même constitution que ma mère, ma tante et mon oncle, nous devons tenir notre génétique du connard de merde (qui était athlétique parce que footballeur mais quelle aurait été son allure sans le sport ? On ne sait pas). Je me suis stabilisée au cours de ma trentaine parce que j’ai appris à aimer la nourriture. Pas à la cuisiner, je ne peux pas faire de miracle, mais je sais manger, parfois sans réelle maîtrise mais en tout cas sans hyperphagie boulimique. J’ai un métabolisme plutôt lent, c’est comme ça, je n’ai pas choisi, tout va bien. Enfin presque.
Ce qui me bute et contre quoi je lutte en permanence, c’est l’image que j’ai de mon corps. C’est très long de se voir autrement que comme une insulte grossophobe. J’ai adopté des codes : une façon de me tenir et de m’habiller, et ne pas être photographiée par quelqu’un d’autre que moi-même. C’est nul de faire ça, je ne devrais pas m’en préoccuper, ça brûle autant d’énergie qu’un data center, ça n’a aucun sens. Parce que je suis toujours dans la comparaison, j’ai cette chose au fond de moi qui me hurle de ne pas grossir alors que jamais je ne reproduis le schéma de ma mère. Jamais je ne scanne qui que ce soit dans l’espace public avec des pensées insultantes, jamais, jamais, jamais. Pas juste parce que je me l’interdis, ça ne me vient pas à l’esprit. Jamais. Et ça, évidemment, je le dois aux militant‧es anti-grossophobie au fil des années.
La vie est facile pour moi, je n’expérimente aucun désagrément lié à ma silhouette, peu importe la façon dont je me vois et l’éducation que j’ai reçue. Je ne prétendrai jamais le contraire et je fustige celleux qui le font. Malgré ça, malgré mes lectures des personnes concernées et mon cheminement positif, même si ça ne m’empêche pas de dormir, je ne sais plus comment me débarrasser complètement de cette aura néfaste.
Photo personnelle, odieusement recadrée pour se fondre dans mon thème WordPress.



