Je déteste la colorimétrie

J’aurai 40 ans cette année et j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à chercher mon style. C’est compliqué d’être à l’aise dans ses vêtements quand on n’est pas à l’aise avec son corps. J’ai grandi dans l’ombre d’une obsession pour la minceur et la grossophobie la plus primaire, j’ai souffert de troubles du comportement alimentaire et je pense avoir réagi assez tôt car, aujourd’hui, au doigt mouillé, je suis à 75 %  de jemenfoutisme au sujet de mon apparence et tout autant de certitude quant à ce qui me va ou non. Je ne suis pas grosse, je ne suis pas mince non plus, je suis a priori dans une catégorie que les influenceuses appellent « midsize » et ça fait bien marrer les femmes grosses. Peu importe, je n’en prends pas ombrage (ce serait fort de café). Pour situer, je pense que la grossophobie est une discrimination systémique à éradiquer fissa, je vois aussi qu’il y a des corps de toutes les formes et j’aime bien tomber sur des meufs qui me ressemblent et qui montrent leur outfit of the day sur Instagram. Parce que ce n’est pas avec les fiches produits des shops en ligne que je peux me rendre compte du tombé d’un vêtement, je ne peux pas non plus faire confiance à Pinterest qui favorise les corps minces et je sature de voir ces derniers se faire une joie de porter des coupes oversize parce qu’elles, je cite, « sont tellement plus confortables ». Va te faire foutre, Carla.

Je fais un 42, autrement dit du XL, comme à peu près vraiment beaucoup de femmes, et le seul problème que j’ai pour m’habiller est d’apprendre par cœur les choix débiles des enseignes, ainsi je porte du L chez H&M et j’ai dû acheter une brassière de sport taille 46-48 chez Décathlon (elle est trop serrée). Ça n’a aucun putain de sens mais ce n’est pas ce sur quoi je veux écrire parce que ce n’est pas un sujet. Non, ce qui m’énerve pour de vrai, c’est la couleur de mes fringues. Ou, plutôt, le problème qu’elle cause aux autres.

Noir, comme mon âme

Je porte essentiellement des vêtement noirs depuis vingt ans. Je ne me considère pas gothique, mon choix n’a aucun lien avec ma dépression chronique, je ne vais pas si souvent que ça à un enterrement et ça me bute de donner l’impression de me justifier quand, de mon côté, je ne demande pas aux personnes vêtues de couleurs si elles sont en CDI chez Zavatta. Je vais malgré tout vous faire plaisir, je vais réfléchir à pourquoi je choisis le noir. Voilà, c’est fait : je choisis le noir parce que j’aime le noir. Simple. J’entends les mêmes conneries depuis vingt ans de la part de tout le monde et je constate chez moi une patience d’ange. Parce que je vous emmerde en fait, si vous saviez à quel point.

Mes pires ennemies

Quels que soient nos fringues, nos cheveux, notre maquillage, notre silhouette, la convergence de plusieurs de ces facteurs, il y aura toujours quelqu’un qui surgira d’un bosquet pour nous donner son avis qu’on n’a pas sollicité alors qu’on vous emmerde. De ouf on vous emmerde. On emmerde vraiment tout le monde mais s’il y a bien une catégories de personnes qui me collent le démon, ce sont les autres femmes qui ne peuvent pas s’empêcher de donner leur opinion péremptoire et empirique. J’étais habituée aux femmes des générations qui ont précédé la mienne, les perdues pour la France, les grossophobes en puissance, les Marie-Christine du bon goût supposé, les tartineuses de merde dans les commentaires Facebook, et j’ai déclaré forfait. Faut-il que nous vivions dans une immense saucisse pour que les femmes de mon âge et plus jeunes s’y mettent… mais différemment ?

Ces temps-ci, le truc à la mode, c’est la colorimétrie. Le concept et les expertes prolifèrent aussi vite que les boutiques de vape dans une ville moyenne. Certaines parlent de science, d’autres sont plus nébuleuses mais toutes sont d’accord sur un point : c’est quand même mieux si tu t’habilles dans une certaines palette de couleurs restreintes. Lors d’un rendez-vous, elles te mettent des drapés colorés sous le menton pour voir si tu as bonne mine ou une gueule de rat crevé, elles font pareil avec des réflecteurs (pour moi ce sont des réflecteurs) doré ou argenté pour comprendre si tu es une hot babe ou une cold bitch, déterminent le sous-ton de ta peau — chaud ? Froid ? — et ton contraste puis concluent par une saison et un qualificatif qui sont tes nouveaux signe astrologique et ascendant. Elles m’ont fait péter un câble le jour où plusieurs d’entre elles ont déterminé que le noir n’allait pas aux blondes.

La théorie des couleurs est un concept intéressant et il m’est utile, voire indispensable, en photographie. Cependant, il y a un truc qu’on a tendance à oublier depuis notre pré carré, c’est que la couleur est une perception et celle-ci dépend de notre culture et de notre mode de vie. À partir de ce constat, je ne veux pas entendre Carla me donner son avis selon sa perception, quand bien même nous avons été élevées toutes les deux avec un mode de vie occidental. Je suis chagrinée que, sous couvert d’un intérêt pour la mode, quelqu’un décide pour moi comment m’habiller. Je ne peux pas comprendre que ça puisse aider les indécises. Je suis indécise de nature mais j’ai des neurones en état de marche, je suis parfaitement capable de me placer face à un miroir et de constater si une couleur me va ou non ou, mieux encore, si elle me plaît ou non. Merde à la fin, n’est-ce pas la seule chose qui doit compter ? De plus, les expertes en colorimétrie ont opéré un move pernicieux mais tout à fait acceptable d’un point de vue marketing. Elles inondent leurs comptes Instagram de vidéos explicatives sur qui doit porter quoi mais disent aussi que nous ne sommes pas capables de trouver nous-mêmes le sous-ton de notre peau. Eh non ma belle, tu es trop conne pour le voir à l’œil nu et la couleur de tes veines ne suffit pas, tu as besoin de la coach. The sous-ton de la peau is the new dahu. Tu aimes les couleurs pastel ? Oh chérie, peu importe tes goûts, tu ressembles à un cadavre et ça renforce les poches sous tes yeux. Mais tu fais ce que tu veux, hein, personne ne te force !

Influenceuses sad beige VS color block

Je ne me souviens pas avoir été critique du style vestimentaire d’une autre personne comme d’autres ont pu l’être avec le mien. C’est facile d’envoyer chier quelqu’un qu’on connaît qui a été désagréable, ça l’est moins quand l’affront est indirect et généralisé. Sur Instagram, j’ai vu plusieurs influenceuses plaider la cause des couleurs et c’est une bonne chose puisque, nous le savons désormais, la couleur a globalement déserté notre quotidien et nous avons affaire à une standardisation de la neutralité. J’ai beau m’habiller en noir, j’aime la couleur, elle est d’ailleurs présente partout dans ma maison. J’ai un canapé bleu, des murs verts, un tapis rose, des chaises jaunes, un fauteuil orange et un désintérêt total et profond pour les objets beiges ou gris. Ce que je n’accepte pas, c’est le dénigrement d’un style par rapport à un autre (Bourdieu !). Tu aimes associer les couleurs entre elles chaque matin car ça t’apporte de la joie ? Tu es ma championne, fais donc. Tu t’exclames devant tes 110K followers que le noir c’est triste et boooring en levant les yeux au ciel ? Non, va te faire foutre. Parce qu’en faisant ça, tu sous-entends que ton style vaut mieux que le mien et que je t’empêche d’être heureuse alors que je n’ai aucun impact sur ta vie quotidienne. À l’inverse, tu aimes les tons neutres, tu ne vis que pour associer beige, écru et marron ? Sois à l’aise dans tes fringues, ma sœur. Mais si tu te revendiques de la mouvance clean girl avec ta routine skincare infaisable et ton style épuré, on n’est pas ensemble, ta norme sociale est raciste et grossophobe (et fasciste).

Contre-influence

Je vais vous dire, je trouve qu’on accorde beaucoup trop notre confiance aux autres en matière d’apparence alors que la seule jauge acceptable, c’est la nôtre. Et ça se travaille. Heureusement, il existe des influenceuses qui désinfluencent (bizarre mais bon, vous avez saisi) mais, si on en croit les fabuleux‧ses abruti‧es qui pensent à voix haute dans les commentaires de leurs publications, il semblerait qu’elles doivent s’habiller pour elleux ! Étonnant ! Si on m’avait dit ! On perpétue la fausse croyance qui est de porter des couleurs et des modèles de vêtements selon la forme de notre corps alors que c’est stupide au premier degré. Mais si on essaie de casser ça, alors on brise tout un système, tout un business, on défonce l’entière personnalité d’une youtubeuse qui raconte dans chacune de ses vidéos que si tu as un pôtit ventre (hi hi hi), il ne faut pas porter un jean mais un pantalon à pinces. Et je suis bien certaine qu’on pourrait aussi trouver là-dedans un gros vivier de validisme. Bref, allez vous faire foutre.

Photo : Les Anderson

8 réflexions sur “Je déteste la colorimétrie”

  1. Le CDI chez Zavatta 😭 tu manies la punchline avec une facilité qui m’émeut.

    Quand j’ai découvert cette histoire de colorimétrie je me suis dis mouais, ok, si ça peut m’aider à comprendre pourquoi je me kiffe dans ce haut rouge brique et pourquoi j’ai l’air malade dans celui là qui est rouge vif, pourquoi pas. J’avoue des fois je me surprends à me coller un vêtement sous le menton pour essayer de déceler si oui on non sa couleur m’illumine le teint.

    Mais bon comme d’hab avec les trucs à base de « dire aux meufs comment elles doivent vivre leur vie parce qu’on le sait mieux qu’elles », ça va très loin. Quand je vois le prix que certaines « expertes » font payer leur « analyse »…

    En tout cas moi et ma garde robe à 80% noire, on rigole bien.

    1. En fait c’est comme tout, ça peut être pris comme une base et ça dirige quand on se cherche. Mais, comme toujours, je suis saoulée par l’excès et c’est aussi la faute (comme souvent !) des algo d’Instagram. J’ai regardé une vidéo en entier une fois, par curiosité, et maintenant l’appli croit que ça m’intéresse. Moi je veux juste voir des meufs qui s’habillent en fait. J’en ai trop marre de tomber sur des connasses qui croient encore aux injonctions.

  2. J’ai lu ta note comme un gamin lâché à Disneyland pour la première fois! C’était parfait pour un jeudi matin à 6h58 du matin. J’ai adoré et bien rigolé même si moi aussi on pourrait croire que je porte le deuil avec mes fringues noires. Gloire à toi pour le tapis rose, c’est mon rêve. 😀

    1. J’ai mis de l’eau dans mon vin en vieillissant, j’apprends à toucher de l’herbe et à ne plus râler sur tout ce qui bouge alors quand ça me prend, je me surprends presque et me demande si je ne vais pas trop loin. Et puis après je me souviens où se trouve la violence réelle et ça va mieux.

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