J’ai passé un certain nombre d’années dans l’associatif culturel, notamment comme membre d’un conseil d’administration. À vrai dire, j’ai goûté aux joies de ce genre de réunion pour la première fois quand j’étais assistante d’éducation. J’ai fait partie, pendant un temps, du conseil d’administration du lycée où j’ai travaillé six ans. J’étais même active dans une commission dudit conseil et tout ça m’a permis d’accéder aux coulisses d’un gros établissement, davantage encore que depuis une vie scolaire, et ça n’a pas toujours été beau à voir. Je me souviens de celui qui gérait le portefeuille du lycée et qui était l’homme le plus radin du monde, je me souviens aussi d’un chef cuisto qui ne voulait pas entendre parler de nourriture bio ni d’aucune amélioration intrinsèque à son milieu d’opération (la restauration scolaire, à partir du collège, est une catastrophe). C’est avec ce boulot que j’ai commencé à target les personnalités et comportements nuisibles au vivre ensemble et c’est là encore que je suis devenue encore plus de gauche, alors même que j’étais déjà de gauche. Je me suis fait quelques ennemi‧es ponctuel‧les. Cependant, j’étais encore jeune et inexpérimentée (j’ai été AED de 23 à 29 ans), et surtout très en colère et absolument impulsive.
Quand j’ai fermé ce chapitre de ma vie, quoique pas complètement puisque j’ai rempilé trois ans plus tard pour une année scolaire dans le privé, soit la pire expérience salariée de toute ma vie, je me suis engagée dans l’associatif, plus précisément dans un média culturel. Je suis entrée au conseil d’administration un an après ma première rencontre avec l’asso et j’ai été réélue plusieurs fois pour plusieurs mandats. J’ai été simple membre, longtemps secrétaire et j’ai fini vice-présidente. Quelques camarades m’ont incitée à briguer la présidence mais j’ai toujours refusé parce que, d’une part, je n’en avais pas envie et, d’autre part, je n’avais pas les compétences pour ce faire. On m’a signifié que je faisais preuve de modestie mais non, j’étais lucide (déjà à l’époque, blague de niche) et surtout pleinement consciente de ce dont j’étais capable. Je n’ai jamais rien compris à un budget ni à divers éléments administratifs et j’ai toujours pensé que pour être président‧e d’une asso, il fallait être polyvalent‧e. Chaque membre d’un conseil d’administration a des choses à apporter et j’avais les miennes, mais je ne les avais pas toutes. Il est important d’avoir ces notions en tête. Au fil du temps, j’ai remarqué qu’il y avait des histoires d’ego. En fait, c’est indiscutable. Ce n’est pas forcément conscientisé par les personnes concernées et ça prend des formes diverses mais c’est bien là. Je ne crois pas y avoir échappé moi-même. J’ai d’ailleurs quitté ce conseil en colère, bien trop émue par des personnalités qui n’allaient pas dans le sens que je me fais d’une société idéale. Quand on commence à haïr les gens et qu’on perd le sommeil, c’est le signe qu’il faut quitter le navire. C’est ce que l’associatif nous fait à (presque) tou‧tes, d’autant plus quand on est dans une peau telle que la mienne : une femme trentenaire (parmi des hommes plus âgés).
Mercredi soir, je suis allée au meeting de l’entre-deux tours du candidat de la gauche unifiée à la mairie de ma ville. C’est la troisième fois que je me rends à un meeting politique. Déjà pour des élections locales avec le parti de gauche et une autre fois à l’échelle nationale, pour écouter Christiane Taubira qui roulait alors pour Benoît Hamon. Je trouve important de se retrouver de temps en temps dans un groupe aux mêmes sensibilités afin de raviver la flamme. Je me suis rendu compte du bien que cela procure le 8 mars 2025, quand j’ai photographié la manifestation pour les droits des femmes à Nantes. La foule a un effet grisant, on gagne des points d’énergie et de la foi pour l’humanité.
La stimulation s’est renouvelée mercredi soir, d’autant plus que la campagne est très sale par ici. Le maire sortant est passé par divers partis de droite. D’abord UMP/LR, puis Macron compatible et enfin Horizons, il a la gauche en horreur, en particulier LFI comme à peu près toutes celles et tous ceux qui vocifèrent ces dernières années. Le maire a succédé à un homme socialiste et est resté en place pendant douze ans. C’est long. D’autant qu’il est un panier percé, il a préféré se bâtir une nouvelle mairie (appelée ici “palais municipal”) plutôt qu’investir dans l’humain (rénovation des écoles, logements sociaux, etc., vous connaissez la chanson), et on lui doit aussi une enveloppe dantesque injectée dans la rénovation d’un quartier qui a tout éclaté en terme de délais et de budget. Alors le prétendant de gauche à la mairie, encarté PS, a pour projet de réaliser un audit financier dès le début de son mandat s’il est élu. Il souhaite aussi rénover les écoles (tiens !), construire des logements sociaux (tiens !), prioriser la santé (il est médecin généraliste tandis que le maire sortant est assureur) et créer deux ou trois trucs… sociaux. De gauche, quoi. Sauf que le camp adverse ne l’entend pas de cette oreille.
Le premier tour des élections a vu naître une triangulaire : le candidat de gauche a fait 46 %, le candidat de droite 37 % et le candidat d’extrême-droite, peste soit de lui, 11 %. Ce dernier souhaitant se maintenir, le maire sortant est en ballotage défavorable. Nous vivons dans un département profondément catholique avec souvent des valeurs d’un autre âge, nous abritons un parc d’attraction “historique” de cet acabit et quelques personnalités dégueulasses comme un certain ministre de l’intérieur à lunettes, par exemple. Mais le chef-lieu, lui, est socialiste depuis quelques dizaines d’années, ce qui surprend étant donné notre contexte politique global. Le maire sortant a très mal vécu les résultats du premier tour. Il a boudé pendant pas loin de 48 heures (comprendre : il a quitté l’hôtel de ville prématurément dimanche soir et a attendu mardi pour s’exprimer) et lui et ses soutiens sont devenus agressifs. Ils ont lâché un tract haineux envers la gauche dans nos boîtes aux lettres, multiplient les vidéos dégradantes sur les réseaux sociaux et se fendent de quelques propos problématiques à base de : “Nous serons moins gentils cette semaine.” Qu’est-ce à dire ? En bref, nous avons un maire sortant qui se prend pour un mafieux, ce qui semble être une marotte chez les élu‧es de droite. On parle des municipales, a fortiori de celles, ici, d’une ville modeste de 55 mille habitant‧es, faut se calmer. Quand bien même l’enjeu serait plus gros, je ne vois pas ce qui justifie de se comporter comme les militant‧es du RN (ils n’aiment pas être comparés mais on va les comparer quand même). On pourra penser que c’est ici la preuve d’une mise en difficulté, d’où les problèmes d’ego que j’évoquais dans l’associatif, bien que les actions et les conséquences diffèrent. Du reste, il y a plus de sensibilités de gauche dans l’associatif et bien que cela ne soit pas un totem d’immunité (loin s’en faut), tout est politique et c’est ce qui fait ressortir ce qu’il y a de plus enragé en nous.
Bref, c’est toujours la même histoire. Mais on peut aussi avoir de réelles envies de changer les choses, croire en l’humain, que ce soit dans l’associatif, dans l’éducation nationale (ça vaut mieux) comme en politique. Personnellement, je pense que le PS est, sur le plan national, un ramassis de sociaux-traîtres (Paris et Marseille, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?). Ça me semble moins évident à l’échelle locale même si je me méfie toujours de l’eau qui dort. Je ne suis pas pro-LFI non plus — dont les partisan‧es ne font même pas partie de la liste de la gauche unifiée de ma ville mais le maire sortant dit que si car il ment, il ne fait que mentir — parce que mes convictions se rapprochent davantage du côté du NPA. Oui, je vote Poutou au premier tour, question de principe. Donc quand je dis que nous sommes du même bord, mollo tout de même. Par exemple, moi maire d’extrême-gauche (la vraie) de ma ville, je coupe les vivres de l’école privée, qu’elle se démerde avec le diocèse. Le PS, lui, bon, non. Même si j’ai en horreur le concept de vote utile, je crois qu’il doit s’appliquer dans certains contextes (en revanche je m’abstiens face à un duel entre Macron et Le Pen car iels sont les mêmes personnes). Ce qui me fascine dans ma ville, c’est de voir l’énergie que mobilise le maire sortant pour cracher à la gueule de son opposant direct et des 46 % de ses électeur‧rices quand ce dernier ne répond à strictement aucune des invectives. Il est parfois caustique, ce qui est la moindre des choses. Mais voilà, je me sens purement et simplement insultée par le maire sortant, “mon” maire. Cette semaine, ce qui me choque le plus, c’est cette vidéo réalisée par des membres de l’équipe du maire sortant (actor studio, c’est effarant) dans laquelle on voit une jeune femme se foutre ouvertement de la gueule d’une mesure du projet de gauche qui est de mobiliser des psychologues de rue (en plus d’éducateurs). Elle reprend les propos d’un militant de gauche et scande, l’air moqueur et mal joué : “Ah ! C’est pour ça que vous avez besoin de psychologues de rue.” Suis-je étonnée d’une psychophobie décomplexée de la part d’une mairie qui a dans ses rangs des militant‧es de La Manif pour tous ? Bien sûr que non. Mais voilà ce que fait la droite à longueur de journée, elle déshumanise et se fout complètement du bien commun. Et je comprends encore moins celles et ceux qui votent pour ça.
Photo personnelle, février 2026


