La patate locale
Voyez-vous, là où je vis existe un charcutier-traiteur ancestral qui propose moult mets dont 99 % ne conviennent pas à mon régime végétarien (ils ont toutefois un excellent rougail saucisse). Le 1 % restant concerne une de leurs spécialités, la pomme croquette. La pomme croquette est une pomme de terre conditionnée hybride, une sorte de pomme dauphine de luxe en pas pareil, de forme oblongue, moelleuse à l’intérieur et à l’extérieur. C’est une patate unique, un petit nuage de patate, je n’en ai jamais vu de telles ailleurs. La pomme croquette est très connue dans cette ville et fortement appréciée par celles et ceux qui ont été enfants dans cette même contrée et continuent de la déguster une fois adulte avec une passion dévorante.
Je suis allée ce jour en boutique pour acheter une barquette taille 4, barquette qui sera consommée par une seule personne, mon cher et tendre né ici et fan de pomme croquette devant l’Éternel depuis quatre décennies. Moi, je n’aime pas ça. Enfin il est plus juste de dire que je suis indifférente (ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, j’adore les patates en général).
Tandis que j’attendais mon tour après un homme d’un âge certain muni d’une calvitie bien installée, la taulière de la boutique fit un commentaire sur le vent qui soufflait dehors. En effet, j’étais à pied, et Austen nous gâte depuis la nuit. Le client répondit : « Ça se voit ! » en passant la main dans ses rares cheveux. La charcutière en cheffe, son employée et moi-même ricanèrent et le client fit semblant d’être vexé par notre cruelle réaction. Sachez que cela n’a rien à voir avec les pommes croquettes, il ne s’agit que d’une anecdote banale et quotidienne d’un commerce de quartier. « On s’occupe de vous ? » me demanda la cheffe, je dis non alors vint mon tour. « Une barquette de pommes croquettes taille 4, s’il vous plaît. » et mon interlocutrice, aux anges, me répondit avec appétit (il était un peu plus de 13 heures) : « C’est bon, hein ? » Bien sûr que je dis oui, je suis polie. Alors elle m’en offrit une à manger tout de suite et je feignis le ravissement. Oui, la pomme croquette est particulièrement fondante, elle a même ce petit goût sucré reconnaissable, mais pas de quoi se taper le cul par terre non plus. Je ne suis pas née ici, je suis arrivée après deux décennies sur cette terre, je n’ai pas rencontré la pomme croquette en même temps que les autochtones. C’est ce qui fera de moi une éternelle étrangère.
Le rendez-vous dont personne ne veut
Cette semaine, j’ai eu un rendez-vous médical que seules les personnes dotées d’un appareil génital majoritairement interne redoutent (mais quand faut y aller, faut y aller) et c’est une autre personne que ma doc habituelle qui s’est occupée de moi. J’ai eu son nom en amont par SMS (Doctolib, tu connais) mais sans son prénom et avec la mention « remplaçant », au masculin. Comme je suis une femme raisonnable, j’ai googlé cette personne parce qu’il est hors de question que je baisse ma culotte médicalement devant un homme. C’est ainsi, c’est une règle de vie, 100 % pleine de bon sens. Il s’agissait donc d’une femme mais Doctolib utilise le masculin générique, ce que je trouve tout bonnement stupide en big 2026. La date de naissance de la doctoresse étant arrivée comme premier résultat, j’ai constaté que j’allais être examinée par une très jeune femme. Je n’avais aucun doute sur ses compétences, je ne mange pas de ce pain-là (alors que s’il s’était agi d’un homme du même âge, j’aurais fui, mais j’aurais fui quel que soit son âge, et j’aurais fui ici parce que son jeune âge aurait été un argument supplémentaire pour ne pas me laisser regarder par lui, j’assume). C’est une fois devant elle que j’ai ressenti quelques chatouillis — au sens figuré. Premièrement, elle ne m’a jamais regardé dans les yeux, elle a gardé les siens rivés sur mon dossier médical et sur l’objet concret de ma consultation. Absolument pas timide, elle m’est apparue sûre d’elle. C’est encourageant pour un médecin mais jusqu’à un certain point. J’ai eu le sentiment d’avoir affaire à Cristina Yang, étudiante puis chirurgienne imbue d’elle-même dans Grey’s Anatomy mais tout à fait brillante. Dans un sens, je m’en fiche un peu du moment qu’on me parle bien et qu’on ne me fait pas mal. Cela dit, ça déstabilise un tantinet, surtout quand ladite doc semble contrariée par l’irrégularité que j’ai et qui ne semble pas inquiéter sa consœur d’habitude. J’ai un trouble anxieux généralisé, croyez bien qu’il ne faut pas grand chose pour me démarrer.
Combattre en réunion
La semaine dernière, j’ai participé à un atelier d’écriture à deux minutes à vélo de chez moi. C’est seulement la deuxième fois que je fais ça et c’est idiot parce que c’est cool. Quand je suis arrivée au lieu d’expression, j’ai été ravie de constater que l’atelier était en non mixité (bien que non indiqué comme tel) mais surprise de voir que la grande majorité des participantes étaient bien plus âgées que moi. Je l’admets, j’ai eu un temps d’arrêt, un moment de flottement, un instant de jugement pur et dur. Je ne me suis pas enfuie, je ne mange toujours pas de ce pain-là, j’ai ravalé mes a priori et j’ai participé gaiement avec tout le stress qui me caractérise. J’ai vite oublié l’âge de mes camarades et j’ai été enchantée par leur prose, leurs idées et cheminements. C’est vraiment très enrichissant. Et je trouve salutaire de voir ces femmes, quelles que soient les vies qu’elles mènent, s’échapper de leur quotidien (on ne dit rien mais on se sait) pour se retrouver ensemble et créer par le biais de l’écriture. Et c’est peut-être aussi parce qu’elles ont l’âge qu’elles ont qu’elles peuvent désormais se permettre d’assister à un atelier créatif un soir en semaine. Comme quoi, je peux me targuer d’être féministe et conserver des préjugés super ringards. Allez, cassez-vous les préjugés, vous êtes nuls et vous déglinguez mon clout.
Le contenu de l’atelier en lui-même était ludique, sur le thème des lendemains. Nous avons fait quelques exercices et écrit deux textes courts. Surtout les miens parce que je suis lente et que je réfléchis trop. Mes camarades ont été plus causantes et j’ai entendu de très belles choses. Toutefois ma lenteur m’a servie ici parce que j’ai reçu comme critique deux mots qui m’ont beaucoup plu : percutant et ciselé. Je ne partagerai pas ce que j’ai écrit là-bas ici parce que ça n’aurait aucun intérêt hors contexte. Mais si jamais ça peut vous servir de tremplin, participez à des ateliers d’écriture parce que c’est libérateur.
Alors que je pourrais plutôt faire de la poterie
Une de mes passions dans la vie, c’est de surveiller les appels à texte lancés au gré du vent (pour ce faire, je consulte ce site qui les recense). C’est peut-être idiot parce que je participe peu et toutes les propositions ne sont pas bonnes à prendre selon ce qu’on a en magasin ou ce qu’on aime écrire, voire selon d’autres critères de sélection comme l’âge ou le lieu de résidence par exemple. Et donc quand je participe, je me fais envoyer sur les roses. Je me suis même fait ghoster une fois mais je crois que c’est un cruel problème d’organisation chez la revue en question. Je viens de recevoir un nouveau refus et ce n’est pas étonnant, surtout sur le plan statistique : mon texte avait 3 % de chance d’être sélectionné.
Pendant un temps furtif, j’ai partagé quelques textes sur ce blog via un onglet dédié mais j’ai retiré l’accès parce que je ne sais pas si c’est la bonne façon de faire. J’avais pour projet de créer une émission de radio de fiction sonore mais j’ai enterré le truc. J’aimerais tenter malgré tout un enregistrement maison pour voir ce que ça peut donner. Je n’ai jamais été du côté théâtre du game alors je crains le résultat. En théorie ça a l’air super mais en pratique, on va miser sur la catastrophe. Bref, j’ai des textes qui dorment et je ne sais pas comment les diffuser, ni si je dois le faire mais ça me mettrait un coup de pied au cul.
Photo d’illustration : Susan Sontag, chill et stylée, par Jean-Régis Roustan (Roger-Viollet)


