J’ai écrit une sacrée tartine sur tout ce que j’ai vu et lu au mois d’octobre. Avant je disséminais mes recos culturelles çà et là mais j’essaie désormais de structurer ma pensée et peut-être qu’un billet mensuel où tout est regroupé c’est bien. Je ne sais pas, vous me direz. En octobre c’est dense, je préfère prévenir.
À l'est d'Éden
Au printemps, j’ai appris qu’une nouvelle adaptation d’À l’est d’Éden de John Steinbeck allait voir le jour sous forme de mini-série pour cet automne. Elle a été initiée par Zoe Kazan, petite-fille d’Elia qui a lui-même réalisé le film de 1955 avec James Dean (que je n’ai pas vu). Il fallait donc que je lise le roman, l’occasion ici de me taper une bien belle brique classique de 800 pages qui m’a occupée tout le mois de septembre. Je l’ai terminée trois jours avant la sortie de la série sur Netflix, je ne suis pas peu fière de mon timing géré d’une main de maître.
Le roman a été publié en 1952, c’est l’œuvre de la maturité de son auteur — il y en a toujours une1 — qui a reçu le prix Nobel de littérature dix ans plus tard, peu avant son décès. Steinbeck est mort jeune mais avec panache. Je trouve étonnant le fait qu’Elia Kazan ait passé une partie de sa vie à pratiquer la délation envers les communistes alors que Steinbeck l’était lui-même, harcelé par J. Edgar Hoover pour son gauchisme comme tant d’autres. Kazan a dû séparer l’œuvre de l’artiste…
À l’instar des conditions d’écriture du roman, j’ai bien fait de le lire avec toute la maturité qui m’habite. À 20 ans, je me serais peut-être ennuyée. Pourtant, j’ai été marquée par Des souris et des hommes que j’ai étudié en français au collège puis en anglais au lycée, les deux fois avec le visionnage du film de (et avec) Gary Sinise (1992) en supplément et qui, les deux fois, m’a mise par terre. Je ne lirai plus jamais le roman ni ne regarderai le film, c’est simple. Mais je veux bien m’attaquer au Steinbeck-reste. J’ai donc attendu ma quatrième décennie sur cette planète pour me plonger dans À l’est d’Éden et, ainsi, l’apprécier comme il le mérite.
C’est l’histoire sans cesse répétée et remaniée d’Abel et Caïn (dont j’ai été mise au courant en lisant le roman, ma culture biblique étant très limitée), des frères en conflit, des pères défaillants et des mères absentes mais une solidarité masculine et leur débrouillardise dans un monde sans femme. Comme quoi, quand on veut on peut (adage efficace seulement ici).
Le roman n’est pas féministe, les rares femmes sont toutes sur un spectre allant de la mère à la putain (classic shit). Cathy est un personnage vraiment intéressant mais bâclé, à mon sens. Elle est si pleine de promesses, pour peu que les « méchants » des histoires vous attirent. Zoe Kazan la traite autrement, elle lui donne une raison d’être qui elle est, elle a même réussi à la rendre hantée quand John Steinbeck nous la livre simplement froide et calculatrice. Florence Pugh l’incarne à la perfection ! Mais mon personnage préféré reste Lee, le domestique d’origine chinoise qui subit un racisme stratosphérique. C’est un homme sage et plein d’esprit, déprimé mais optimiste, philosophe et en quête de savoir. Il se plie à la vision biaisée de l’étasunien moyen afin de naviguer tranquille, j’ai d’ailleurs été horrifiée lors des premières pages, et puis tout s’explique. Interprété par Hoon Lee, le personnage obtient une place plus marquée dans la série et ce n’est pas plus mal. Quant à Samuel Hamilton, ses conversations avec Lee dans le roman sont fascinantes mais le personnage est mis plus en retrait dans la série, dommage.
Je suis très heureuse d’avoir ajouté ce classique à ma collection, j’ai lu ici un roman avec une immense finesse d’écriture. La série est aussi très belle, très bien réalisée, avec un léger bémol toutefois : timshel est assez grossier.
1 J’utilise le tiret cadratin sans vergogne, je sais qu’il est devenu le symbole de l’utilisation de l’IA dans l’écriture mais j’emmerde l’IA, j’écris de mes blanches mains avec mon cerveau naturel et j’adore le tiret cadratin.
Lizzie Borden
« Oh no, encore ! » ai-je soufflé en apprenant qu’une nouvelle adaptation du fait divers le plus sordide de la fin du XIXe siècle aux États-Unis allait nous être proposée. Celle-ci fait partie du cycle Monster co-créé par Ryan Murphy et Ian Brennan. Les trois premières saisons se sont centrées sur Jeffrey Dahmer (j’ai arrêté au premier épisode), Lyle et Erik Menéndez (j’ai bien aimé, sans plus) et Ed Gein (j’ai arrêté après cinq minutes du premier épisode), quelques uns des tueurs en série les plus glauques (chelou d’émettre une échelle du glauque mais eh) des États-Unis. Le true crime, ce n’est pas mon truc, pas même en podcast.
En 1892, Lizzie Borden a peut-être tué son père et sa belle-mère à coups de hache. On n’en sait rien, ça n’a jamais été prouvé. Plusieurs théories se croisent au sujet de cette affaire et la nouvelle saison de Monster a fait son petit marché parmi elles pour son scénario. J’ai bien aimé la direction qui a été prise ! Ça reste épouvantable mais dites-vous que ça aurait pu l’être davantage encore. Ella Beatty (nepo baby de Warren et d’Annette Bening) joue le rôle de Lizzie Borden avec un visage, tout de même, fort à propos. Elle a tout de l’ingénue qui peut apparaître comme simplette mais aussi psychopathe. Assistée par Vicky Krieps, Rebecca Hall et Charlie Hunnam (pour la deuxième fois, on n’a pas envie de le ken — il joue aussi le rôle d’Ed Gein), une bien belle orientation a été prise sans oublier l’icône féministe que la tueuse présumée originelle a incarné quelques décennies après sa mort. Il y a du sang, une direction presque familière à Sweeney Todd de Tim Burton (sauf que ça ne chante pas, ouf) ainsi que des parallèles avec une d’autres meurtrières notables, c’était… rafraîchissant. Je ne me souviens pas avoir ressenti ça en regardant la version de 2014 avec Christina Ricci et Clea DuVall, Lizzie Borden took an ax Je l’avais même trouvée un peu chiante.
Carrie
Mike Flanagan commence à me gonfler. Je n’ai vu que deux de ses films, Jessie et The Life of Chuck (adaptés du roman et de la nouvelle de Stephen King et que j’ai appréciés) mais je regarde toutes ses séries. Il m’a fait rêver jusqu’à Midnight Mass et après j’en ai eu marre, surtout à partir de La Chute de la maison Usher que j’ai trouvée grossière et bricolée, la pire de toutes à mes yeux. Il s’est désormais attaqué à Cultissime Carrie et l’ambivalence me taraude. Au moment où je rédige ces lignes, je relis le roman de Stephen King (son tout premier, publié en 1974) qui a bercé mon adolescence. L’idée est de me remettre quelques détails en mémoire pour mieux appréhender la série que j’ai regardée dès sa sortie. Je suis fâchée parce que je trouve que c’est une bonne série. Transposer Carrie White, Sue Snell et Chris Hargenstern en 2026 à l’ère des réseaux sociaux est une excellente idée, et le mode de vie de la famille White est d’autant plus criant au vu de la profondeur du fossé qui les sépare du reste du monde. Je trouve également le choix des actrices parfait pour incarner Carrie et sa mère, Summer H. Howell et la fabuleuse Samantha Sloyan (qu’on retrouve souvent chez Flanagan à l’instar d’autres acteurices). Je pense avoir compris l’idée de rendre ces personnages plus ancrés dans l’air du temps tout en conservant leur particularité religieuse, il était peut-être impossible de faire autrement, mais je trouve que ça perd de son essence. Je trouve très bien que Carrie ait davantage la tête sur les épaules, Flanagan la rend plus mature et plus intelligente, mais j’aimais la candeur de la Carrie originelle, celle-là même qui permettait à ses pouvoirs télékinésiques d’être aussi violents. Ils le sont malgré tout dans la nouvelle série mais la montée en puissance manque de punch même si la scène du bal reste cool (le terme est-il approprié ? Allez, oui). Toutefois la fin n’a rien à voir avec le roman puisque la série aura droit à une deuxième saison, ce qui me désole. Mais bon. Je vais aussi essayer d’oublier ce plan forceur-foireux sur le cinéma qui met Brian De Palma à l’honneur lorsque Carrie parcourt Chamberlain, Jean-Michel Flanagan a enfilé ses gros sabots.
Below
Je suis contente que le concept de mini-série existe, vous ne pouvez pas imaginer. Je ne supporte plus le cumul de saisons, voilà, c’est définitif, ça m’agace, sauf exception (je pourrais regarder mille saisons de Downton Abbey ou de The Gilded Age par exemple). Below est une mini-série Netflix de 6 épisodes, ce qui est encore mieux que 8 (quelle joie !) mais peut-être qu’elle les aurait mérités parce que j’ai eu le sentiment désagréable d’un scénario à la va-comme-je-te-pousse. C’est l’histoire d’un pêcheur un peu redneck (joué par Josh Hartnett) qui vit sur l’île de Terre-Neuve, au Canada, avec son fils cadet, encore plus redneck que son daron. Pour jouer la caution féminine intelligente, Mackenzie Davis est Dr. Howander, elle cherche le fond des mers. Il y a d’autres habitant‧es au village, plus ou moins cupides parce qu’il y a des décisions qui doivent être prises, mais, surtout, il y a une grosse bête. Ça aurait pu être lovecraftien mais le showrunner a dû lire ce bon vieil Howard en diagonale alors ça manque de subtilité. De plus, la grosse bête apparaît vraiment très vite. Cette série a des allures d’un téléfilm de la TNT qui aurait besoin de faire frissonner le dimanche après-midi avec un animal surdimensionné et je me rends bien compte à quel point ce que j’écris ne donne pas envie mais, croyez-le ou non, ça passe. Vous pouvez torcher ça en un dimanche après-midi, justement. C’est divertissant.
3 films, vite fait
Le premier film est The Invitation d’Olivia Wilde (2026). C’est Olivia Wilde, aussi, et Seth Rogen qui vivent dans un très bel appartement à San Francisco et invitent leurs voisins à dîner pour jouer les bons voisins. Les invité‧es sont Penélope Cruz et Edward Norton et sont, bien entendu, les exacts opposé‧es de leurs hôtes. C’est une succession d’engueulades et de saynètes saccadées, ça m’a collé une angoisse au lieu de me détendre, ce que j’attends souvent du cinéma. En plus, Penélope Cruz joue une sexologue dont la sexualité est on ne peut plus libre et ce n’est pas un problème en soi, c’est même une bonne nouvelle, mais elle aurait mérité d’incarner plutôt une comptable ou une proffe de maths pour que ça ait l’air moins cliché.
Le deuxième film est L’origine du mal de Sébastien Marnier (2022). Si Laure Calamy est dans un film, je le regarde sans même prendre la peine de lire le synopsis. Très curieux que celui-ci qui pourrait laisser entendre une comédie et est en fait super dark. C’est un mélange des genres : un soupçon de thriller, une quantité d’éléments incongrus et ce que le cinéma français sait faire de meilleur en matière de success story familiale. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé le personnage de Dominique Blanc, à la fois théâtral comme elle sait bien faire et complètement décalé. À noter que la musique est signée Pierre Lapointe, c’est donc très pop/synthwave, et le titre de fin est chanté en duo avec Flora Fishbach.
Le troisième film est La femme de ménage de Paul Feig (2025), adapté du premier roman de la trilogie de Freida McFadden qui a fait un carton en librairie. Par conséquent, j’avais des a priori en bonne connasse que je sais parfois être, en plus je n’aime pas Sydney Sweeney pour toutes ces raisons. Mais je me suis laisser corrompre, je ne suis pas toujours maîtresse de la télécommande. Eh bien c’est un excellent divertissement. J’ai passé la première moitié du film à rire de bon cœur et puis le scénario m’a coupé l’herbe sous le pied, il m’a dit « Eh, toi qui te prends pour une intello, regarde un peu ce que je vais te mettre dans les dents ! » et paf, je n’ai rien vu venir. Je ne m’attendais pas à ça, j’ai kiffé. Est-ce que ça vous suffit pour regarder à votre tour ?
Sainte Emmerderesse
Sainte Emmerderesse est le premier roman généraliste de son autrice, Audrey Alwett, habituée des histoires pour enfant. Je l’ai acheté par hasard, alors que je cherchais À l’est d’Éden de John Steinbeck au milieu de l’été, parce que la quatrième de couverture m’a beaucoup plu :
Le jour où Suzanne gagne au loto, elle prend la fuite et achète un manoir en Normandie. Là, elle découvre la tombe de Lucie de Saint-Ange, encombrante protégée de madame de Maintenon. Avec trois comparses, elle redonne vie à cette sainte aussi puissante qu’insolente et devient son ombre redoutée. Une révolution débridée s’annonce, car la patronne sacrée des emmerdes n’épargne personne.
Qui n’a jamais été spolié ? Humilié ? De sa plume savoureuse, Audrey Alwett signe la revanche des laissés-pour-compte en faisant renaître de ses cendres une sainte malicieuse. Une aventure libératrice, qui invite à un vivre-ensemble trépidant.
J’évoquais dans l’une de mes dernières brèves mon intérêt pour quelques saintes savamment choisies et si sainte Emmerderesse est une sainte fictive, je crois qu’il faudrait la célébrer quand même. Ce roman est mon coup de cœur littéraire de l’année. J’ai tout aimé, du style d’écriture à l’histoire, et même les emmerdes terribles que subissent les personnages. Des emmerdes tellement emmerdantes qu’elles m’ont fait réagir physiquement, j’ai eu envie d’agir, voire de hurler. C’est un roman qui donne la parole à celles et ceux qu’on entend moins et il y a des prises de position claires. Je crois que ce n’est pas un roman pour les vieux mecs blancs de droite (en fait j’en suis sûre) mais ça leur ferait peut-être du bien de le lire, histoire de découvrir de nouveaux horizons. Bref, une lecture contemporaine que je conseille à tout le monde, sans distinction.
Je termine par un son de MADAM (beaucoup d’artistes utilisent ce blaze, c’est un enfer pour s’y retrouver), nom que je connais depuis un petit moment mais je n’ai écouté que très récemment. Du coup ça part à Baltard, j’ai acheté leur disque Thanks for the Noise depuis leur Bandcamp et il ne devrait plus tarder si j’en crois mes mails. La chanteuse, Gabbie Burns, est aussi photographe et peintresse (ce qu’elle fait est très cool).
Photo d’illustration : Sissy Spacek dans Carrie au bal du diable de Brian De Palma (1976)



