Exception et banalité

Pensées photographiques

J’ai lu cet article du photographe Lux Corvo qui estime qu’être photographe de rue ne veut plus rien dire. Hasard du calendrier, le youtubeur Thomas Hammoudi a eu plus ou moins les mêmes réflexions dans cette vidéo la semaine dernière. La photo de rue est devenue une pratique à la mode et surtout une tendance Instagram avec les mêmes images calibrées pour ledit réseau, qu’importe la personne derrière l’appareil. Reviennent les mêmes codes et le même traitement d’image avec, on peut le dire, des sujets pas toujours intéressants, comme s’il fallait se forcer à poster pour ne pas être oublié‧e (c’est exactement ce qui se passe). Il serait toutefois tentant de lever les yeux au ciel et, en lisant un peu vite, d’accuser de gatekeeping. En réalité, l’article de Lux Corvo a mis des mots sur quelque chose qui m’interroge depuis un moment, je ne savais pas trop où diriger ma pensée. Je pratique moi-même la photo de rue depuis trois ans et j’ai vu au fil du temps comment cette discipline pouvait se décliner en fonction des photographes. À l’instar de Lux Corvo et Thomas Hammoudi, je considère que les portraits posés ne sont pas qualifiables de photo de rue. Ce sont des portraits, des portraits de rue si on veut, mais ce n’est pas de la photo de rue. Lux Corvo dit aussi que quand il est dans la rue, il ne construit pas une image, il réagit. C’est dans cette veine que je m’inscris moi-même. Je ne passe pas un temps infini dans un lieu défini pour attendre le sujet-messie qui s’accommodera avec le décor, notamment parce que je trouve ça d’un ennui profond. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il ne faut pas photographier ainsi, il n’y a pas d’échelle de valeur dans tout ça. La photo de rue telle que je la conçois me fait marcher, je déambule, j’observe et je tente de faire preuve de rapidité, c’est tout. Avec un recadrage possible en post-production. Dans la rue, je ne parle à personne, je ne demande pas l’autorisation (la loi ne m’y contraint pas et, de toute façon, j’ai une éthique), je réagis. Pour autant, même si je suis très contente d’un certain nombre de mes photos, peut-être que certaines d’entre elles et, donc, mon comportement avec, participent à dévoyer la photo de rue. Mon travail n’est pas punk mais j’ai tout de même l’impression de capturer quelque chose que le temps m’aidera à définir. En tout cas je suis sûre d’une chose, je ne photographie pas pour Instagram.

En exclusivité, une photo dans ce thème réalisée à Berlin il y a quelques jours :

À la terrasse d'un café, dans la rue, une jeune femme est assise, un peu affalée, les jambes écartées et sa main gauche soutenant sa tête via son menton. Elle regarde dans le vide. Derrière elle, trois jeunes filles entrent dans le café et contrastent avec la première femme. La jeune femme est vêtue à la cool, un peu normcore, tandis que les trois jeunes filles sont plus mode, plus dans le coup.

Jane Eyre

[spoiler] Je suis presque à la moitié de Jane Eyre de Charlotte Brontë, que je lis pour la première fois, et je ne m’attendais pas à ce que les sentiments de Jane pour Mr Rochester soient aussi rapidement évoqués (entre elle et nous, Mr Rochester n’en sait rien). Elle dit qu’elle a lutté de toutes ses forces pour ne pas tomber amoureuse et me prend, moi lectrice, à partie. Sauf que je ne suis pas d’accord avec toi Choupette, tu t’es laissée aller de tout ton long à peine arrivée au manoir, il t’a suffit d’une seule discussion avec le principal intéressé. Certes, le contexte est important ici : Jane a 18 ans, elle ne connaît rien du monde et elle s’entiche du premier venu, un homme de presque vingt ans son aîné qui n’est pas beau mais charmant semble-t-il. Un peu pète-couilles aussi, si je peux me permettre, très lunatique, mais je sais qu’il y a un lièvre, j’ai vu le film il y a quelques années (celui avec Charlotte Gainsbourg).

Femmes fragiles et banales

Depuis un moment déjà, je lis ou vois de loin beaucoup de récits qui mettent en avant des femmes fortes, guerrières, des femmes qui luttent et qui gagnent, qui usent de leur voix voire de leurs poings. C’est super, je n’ai rien à redire, j’ai d’ailleurs moi-même aimé cette façon de voir les femmes, surtout quand j’étais plus jeune (et encore un peu aujourd’hui). Mais je cherche autre chose désormais, comme si j’étais fatiguée de me battre et que j’avais besoin de calme. J’aimerais voir des femmes fragiles mais qui ne se font pas marcher dessus. Des femmes avec des fêlures plutôt que des hommes. Des femmes fragiles mais sensées, dont on respecte la fragilité et la banalité, des femmes qui, si elles ont été violentées, sont aidées, aimées et soutenues comme elles le méritent mais sans pathos ni contexte combatif. Des femmes cassées mais indépendantes, capables de décision, incapables de décision aussi et alors épaulées sans syndrome du sauveur. Des femmes comme on en croise tous les jours, finalement.

Réflexion capillaires

Mes cheveux sont naturellement châtains, d’un châtain terne, ni clair ni foncé, mais si j’en crois les références des coiffeurs, mes cheveux seraient blond foncé. Soit, c’est génétiquement possible. Je suis restée blonde (décolorée) pendant un an et demi, laissant les racines apparaître selon leur bon vouloir et l’effet semblait naturel, j’aimais bien, et comme j’ai quelques cheveux blancs, ils se fondaient dans la blondeur. C’était reposant. En début d’année, j’ai teint mes cheveux en châtain clair d’après les références des coiffeurs mais le résultat a été châtain foncé selon le bon sens et ça m’a énervée. J’espérais un ton sur ton avec ma couleur naturelle (que je n’ai pas beaucoup vue depuis deux décennies, je ne vais pas mentir). Mes cheveux blancs sont très vite réapparus et ça m’a encore énervée. Pas parce que j’ai des cheveux blancs, c’est la vie, mais parce que je suis désormais tri-goût (j’ai décoloré deux mèches afin de rendre ce châtain clairfoncé acceptable). Je n’ai pas envie de persister avec cette tête mais je ne sais pas quoi faire, donc je ne fais rien et j’attends Godot.

De fait, je pense souvent aux femmes qui revendiquent leurs cheveux blancs sur Instagram. C’est toujours très beau même pendant la transition, les cheveux sont brillants et bien coiffés, pas l’ombre d’une putain de fourche trop sèche. Aussi, ces femmes sont minces et leur chevelure est toujours bien mise et bien fournie. Croyez-vous que j’obtiendrais un joli (= selon les codes qui occupent notre Société™) résultat alors que mes cheveux sont très fins et peu denses ? J’en doute, même si c’est de la théorie. Quand on n’entre pas dans la catégorie des canons de beauté actuels, avoir des cheveux blancs laisse entendre qu’on se néglige. Il en va de même avec le crâne rasé, truc que je veux avoir depuis longtemps. Les seules références que j’ai vues sont belles, jeunes, minces avec des traits bien dessinés et un crâne bien fait. Moi, si je rase le mien, on me demandera si je sors de prison ou si je suis en train de lutter contre un cancer. Les choses exceptionnelles sont-elles destinées aux personnes banales ?

Photo d’illustration prise dans une église berlinoise, mai 2026

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