Ma marotte du moment, c’est Jane Eyre. J’ai acheté le roman de Charlotte Brontë en version poche il y a peu et j’avais hâte de me plonger corps et âme dans ses quelques 700 pages classico-romantico-gothiques de 1847, un cauchemar pour certain‧es, un bonheur absolu pour moi. J’ai lu un passage à mon mec et ça lui a glacé le sang, lui a rappelé les heures sombres de ses cours de français les plus ténébreux. Réservé à un public averti, donc.
J’ai tellement de choses à dire, j’ai envie d’en parler avec tout le monde. J’ai vu le film de Franco Zeffirelli (1996) quand j’étais plus jeune et je l’ai revu juste après la fin de ma lecture du roman, j’avais un tas de souvenirs fictifs. Ou plutôt, j’ai interprété certaines choses d’une certaine manière à l’époque et… rien à voir… Par exemple, je croyais le personnage de Jane Eyre extrêmement taciturne et chiant comme la pluie, je voyais Adèle comme une petite peste et Mr Rochester comme un homme bien sous tout rapport. Wow, la honte.
Attention, spoilers.
Je vais être claire d’emblée, Jane Eyre de Charlotte Brontë n’est pas 2026 friendly sur tous les plans. Il y a une bonne dose de validisme, de psychophobie et de la complaisance envers la violence masculine. Mais eh, le roman a été publié en 1847, en pleine ère victorienne, et il convient de conserver une idée du contexte de l’époque (ça ne veut pas dire qu’on valide). Il y a aussi beaucoup de choses à prendre en compte au sujet de Charlotte Brontë et de sa famille, Jane Eyre c’est quasiment de l’autofiction.
Who are you, Jane ?
J’ai lu Les Hauts de Hurlevent il y a quelques années, roman écrit par Emily Brontë, sœur cadette de Charlotte. Je l’ai trouvé beaucoup plus incisif, plus moderne et plus complexe dans son écriture et la psychologie de ses personnages que Jane Eyre, car j’ose comparer. Mais les deux romans ont un point commun : les personnages féminins sont des femmes indépendantes écrits par des autrices célibataires (Charlotte Brontë s’est mariée sept ans après la publication de Jane Eyre). Je disais plus haut que je me rappelais de Jane Eyre comme d’un personnage taciturne. Que nenni. C’est une jeune femme modeste et assez pieuse, Charlotte Brontë l’était aussi. Elle aime la simplicité, ou est obligée d’aimer la simplicité par la force des choses puisque sa situation familiale l’exige, elle souffrirait d’être ambitieuse et comme elle est intelligente, cultivée et consciente, elle sait qu’elle doit se contenir. Elle se contient tout en étant affirmée et honnête, certainement pas hypocrite car l’hypocrisie est l’apanage de la haute société à laquelle Jane n’appartient pas. Elle doit jongler entre sa naissance, son éducation et sa personnalité. Enfant rebelle — si tant est que nous puissions parler de rébellion au lieu de bon sens pour cette enfant maltraitée qui ne souffre pas dans son coin comme Princesse Sarah mais exige réparation comme Sophie de Réan — Jane Eyre subit sa tante qui l’élève mais la déteste, puis elle grandit dans un pensionnat d’orphelines d’une affligeante modestie qu’elle ne quitte qu’à la majorité. Tout au long du roman, hors premiers chapitres qui relatent son enfance (il faut s’accrocher parce que c’est horrible, Helen Burns a eu ma peau), Jane a entre 18 et 20 ans. Autrement dit, elle ne connaît rien du monde, rien ni personne. Pour autant, elle est super débrouillarde et a confiance en elle-même. Je ne suis pas sûre que j’y serais arrivée aussi bien qu’elle et pourtant, j’ai eu 18 ans au XXIe siècle. Plus loin dans le récit, elle refuse deux demandes en mariage (enfin une et demi) parce qu’elle s’écoute (aussi parce qu’elle a une morale intraitable), Jane Eyre sait repérer un red flag. Bon, en 2026 elle aurait pu/dû faire mieux que ça mais : contexte.
Maintenant, les hommes...
Oui, je suis désolée, il faut en parler. Mr Rochester est littéralement le soleil de Jane — et pourquoi pas — mais je vous ai parlé de red flag juste avant. C’est chez lui qu’elle atterrit en sortant du pensionnat. Elle occupe alors la place de gouvernante auprès de la petite Adèle dont Rochester a la charge (ce n’est pas sa fille et on peut en douter même s’il certifie que non). Il a vingt ans de plus que Jane, semble être un éternel célibataire mais a quand même goûté aux plaisirs de la chair car, oui, c’est un homme, et les hommes ont tous les droits. Bref, Edward Rochester est un homme d’expérience. Et que se passe-t-il ? Il tombe amoureux de Jane et Jane tombe amoureuse de Rochester. Au début, on ne connaît que les sentiments de Jane puisqu’elle est la narratrice. Nous avons affaire ici à un homme qui apprécie et recherche la société de Jane (j’écris des phrases du XIXe siècle, pardonnez-moi) mais, alors, qu’est-ce qu’il est bavard… C’est amusant parce que le film de Zeffirelli le montre comme un homme renfrogné, taiseux et sombre (enfin vite fait), un homme avec des fêlures (encore un) et, oui, le mec est un vase fendu mais Charlotte Brontë le décrit de manière bien plus lumineuse. Comme si elle en était amoureuse elle-même (autofiction je vous dis). Rochester menace pourtant de faire preuve de violence, ce qui m’a laissée perplexe. C’est en réalité un homme lunatique et il joue de l’inexpérience de Jane. Il la mène en bateau pendant un temps parce qu’il a beaucoup trop de temps libre et quand il la demande en mariage, on pense que c’est fini. Mais non, car il reste deux cents pages.
Est-ce vraiment de l’amour ?
Rochester humilie purement et simplement Jane devant l’autel au moment de la question fatidique : « Si quelqu’un s’oppose à ce mariage, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais. » Quelqu’un a parlé. Rochester pète un câble. Quinze ans auparavant, on l’a forcé (selon lui) à épouser une femme qui s’est avérée folle (interprétée par feue Maria Schneider), d’ailleurs tout le monde l’appelle La Folle (sans majuscule). Alors qu’a-t-il fait ? Il l’a enfermée dans une chambre au troisième étage du château sous l’étroite surveillance d’une infirmière alcoolique, ni vu ni connu je t’embrouille. Jane ne savait pas. Enfin elle se doutait bien qu’un truc chelou se tramait car elle entendait des rires étranges percer les murs et puis les rideaux ont pris feu spontanément une fois ou deux au milieu de la nuit mais elle n’était pas en position de poser des questions. Bertha Rochester est donc décrite comme folle, immorale et dévergondée et à aucun moment elle ne reçoit de l’aide ou de la compassion si ce n’est dans le regard furtif de Charlotte Gainsbourg qui la voit pour la première fois juste après son humiliation publique dans le film de Zeffirelli. Que ce soit dans le roman comme dans ce film (je n’ai vu aucune autre adaptation), Bertha est déshumanisée, une caillasse dans une godasse et tout le monde s’en tape. Mais Freud n’était pas encore né.
Jane Eyre se tire, refusant la situation car les hommes sont des menteurs manipulateurs. Jane erre (lol) dans la campagne anglaise jusqu’à être recueillie — oh ! hasard de dingue ! — par ses cousin‧es dont elle n’avait jamais entendu parler (elleux non plus). Une année complète se passe et l’aîné de la fratrie la demande en mariage. Oh no, encore ! Cependant, l’homme est un pasteur rigide qui veut partir évangéliser l’Inde et exige de Jane qu’elle l’accompagne. Elle dit non, envoie St. John (c’est son prénom) se faire foutre à sa manière mais, à l’instar de Rochester, il ne sait pas ce que que non veut dire. J’aurais dû compter le nombre de pages que Jane passe à expliquer calmement pourquoi elle ne veut pas faire ce qu’on lui impose mais ça entre par une oreille de l’homme face à elle et ressort par l’autre, au milieu il y a deux fils qui se touchent.
Un soir, l’esprit de la forêt contacte Jane. Elle entend Rochester l’appeler parmi les nuages (c’est un roman gothique du XIXe siècle, je le rappelle) et décide de revenir au château. Elle apprend que Bertha y a définitivement foutu le feu (doit-on la blâmer ? Je ne crois pas), qu’elle s’est tuée en tombant du toit (pratique pour la suite) et Rochester est sorti de cet événement estropié, non sans avoir joué les héros. Lui et Jane se retrouvent, s’aiment, se marient et font des bébés. The end.
Que peut-on en déduire ?
J’ai déjà parlé de l’indépendance et de la force de caractère de Jane Eyre mais il y a un point que j’ai volontairement oublié : elle n’est pas jolie. Enfin elle est décrite comme telle parce que nous-mêmes nous savons que la beauté est un concept subjectif. Disons qu’elle n’entre pas dans l’idéal de beauté féminine de 1847, on peut éventuellement l’imaginer banale, passe-partout. Ça nous change des iPhone faces. Ce qui est plus dérangeant, c’est que Jane est aussi décrite comme petite, avec une allure d’enfant (elle n’a que 18 ans, c’est une enfant). Qu’est-ce qu’un homme expérimenté de vingt ans son aîné, décrit quant à lui comme fort et viril, peut bien lui trouver ? C’est une question rhétorique. Cependant, et je ne minimise pas, il est immature et spontané, c’est l’inverse pour Jane, elle est réfléchie et sa grande maturité semble combler le fossé. Si on veut déposer un mouchoir sur cette histoire, on peut imaginer que Rochester est attiré par la maturité de Jane (emoji clown). Je résume : un mec en pleine midlife crisis qui se comporte comme un enfant de 2 ans en phase d’opposition et la femme qui est là pour le temporiser et lui mettre ses pantoufles sous le nez ? Ooooold… (1847).
Mais bon, on se prend au jeu, hein, on est faible, c’est de la littérature (méthode Coué). Bien que Rochester ait gagné en humilité après la perte de sa main et de sa vue dans l’incendie de la baraque, je dois dire que lui et St. John m’ont épuisée. Jane est un roc.
Toutefois, ce n’est pas parce que les personnages sont ce qu’ils sont que je n’ai pas aimé le roman. Bien au contraire, je l’ai adoré ! J’ai encore plus aimé la Jane energy (j’aurais modifié un ou deux détails). En revanche, le film de Franco Zeffirelli est dispensable car si Charlotte Gainsbourg est une excellente Jane Eyre (William Hurt joue Rochester), le film est beaucoup trop fidèle. Je sais, jamais contente. Mais où est la vision de l’artiste ? Je n’ai pas vraiment aimé la version d’Emerald Fennell des Hauts de Hurlevent mais, au moins, il y avait une vraie proposition. Une adaptation cinématographique doit être une bonne balance entre fidélité et originalité scénaristique. Le film de Zeffirelli est loyal mais gris et poussiéreux tout en rendant l’histoire cucul la praline. Je me demande encore comment il a réussi à se dépatouiller.
Maintenant je pose la question : comment peut-on rendre Jane Eyre 2026 friendly ? Doit-on le faire ? Vous avez deux heures.
Illustration : Anna Paquin et son regard suspicieux qui joue Jane Eyre enfant dans le film de Zeffirelli.




Je me suis roulée par terre en lisant, j’adore ton humour. « Jane erre » ça va me faire la journée.
J’ai trouvé le film de 1996 chiant comme la pluie ! J’avais beaucoup aimé la version 2011 avec Wasikowska et Fassbender mais je l’ai vu avant de lire le livre donc je ne sais pas ce que j’en dirais aujourd’hui (mais je suis faible avec ces deux là donc mon avis resterait surement peu subjectif).
Il me manque la série de la BBC pour compléter le trio gagnant, et si elle est aussi bien que la série Pride & Prejudice ça promet un bon moment.
J’ai prévu de voir la version de 2011, c’est d’ailleurs celle que j’avais prévu de voir en premier mais la logistique a fait que. J’ai bien envie de voir la série BBC aussi, bien que celle de Pride & Prejudice ne m’ait jamais attirée.