"All those moments will be lost in time..."
Il a suffi que quelqu’un partage cette phrase « I have seen things you people wouldn’t believe. » sur Bluesky pour me donner envie de revoir Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Je l’ai vu pour la première fois à l’âge de 14 ans. J’avais une télé dans ma chambre et le film a été diffusé un dimanche soir sur France 3, j’ai scotché devant, sûrement une veille d’école (j’ai commencé tôt à me coucher tard). Je suis incapable de décrire ce qui s’est passé dans ma tête si ce n’est de la fascination alors même que je ne suis pas une fan de science-fiction. Je crois que c’est simplement une histoire d’ambiance, de contemplation. Je peine toujours à raconter de quoi parle le film car il est surtout pour moi une succession d’images fortes. C’est une chasse aux intelligences artificielles, les répliquants, qui ont soif d’autonomie, quoi. Actuel. « I have seen things you people wouldn’t believe. » est la première phrase du monologue écrit et joué par Rutger Hauer, alias Roy Batty, dont je suis tombée amoureuse quand j’étais gamine. C’est un moment de cinéma superbe et culte qui a même sa propre page Wikipédia.
L'esprit lavé par l'air iodé
J’ai pris la route pour Noirmoutier lors de la journée la plus chaude de la dernière canicule pour rejoindre des ami‧es. J’étais de mauvaise humeur depuis le matin à cause d’un cumul de pénibilités, la chaleur sur le podium. Je démarre au quart de tour par souci d’impulsivité, j’ai une violence et une colère perpétuelles en moi que je tente de contenir tel le kraken au fond de l’eau et le moindre détail attise mon feu. Si j’étais un homme, je serais un vrai problème. Mais je suis une femme et quand j’étais petite fille, les adultes s’amusaient à me faire péter une pile. En arrivant sur l’île, j’ai prévenu mes ami‧es avant de les retrouver que j’étais de mauvais poil et que ça se voyait à ma gueule. Je ne fais jamais ça, en général je subis et je fais sans doute subir les autres. Une fois ensemble sur la plage, j’ai senti l’agacement pourtant tenace me quitter petit à petit, comme un nuage de pluie chassé par le vent. L’un de mes ami‧es m’a dit que j’avais bien fait de prévenir de ma mauvaise humeur, que ça peut arriver à tout le monde et chacun‧e ses raisons. Je suis plutôt du genre à garder mes émotions pour moi parce que je ne veux pas les imposer aux autres mais je me rends compte que c’est en ne les libérant pas que les tentacules du kraken attrapent tout ce qui bouge. Si je n’avais rien dit, j’aurais peut-être été désagréable dans mes paroles ou mes gestes et ça aurait pu saouler voir blesser quelqu’un. On ne me le reproche jamais mais ça doit arriver, je ne suis pas un être humain super calme. En l’écrivant noir sur blanc je constate que c’est du bon sens mais je ne m’en rendais pas compte, j’avais vraiment l’impression d’être hermétique.
Coucou-cachée
D’ailleurs, à propos d’herméticité (j’ai d’abord écrit hermétisme mais ce n’est pas du tout la même chose), je repense souvent à un épisode de mon enfance (mon activité favorite (non, c’est faux, mon cerveau me l’impose)). Un matin de Noël, une montagne de cadeaux m’attendait car j’avais une tante qui donnait dans la démesure, et j’ai mis trop de temps à les ouvrir selon les adultes. Mon petit frère s’était jeté sur les siens mais moi, j’ai pris le temps de me réveiller et mon petit déjeuner avant de m’occuper des miens. À vrai dire, j’étais extrêmement gênée. Je ne voulais pas qu’on me regarde et j’aurais aimé les ouvrir seule dans mon coin. Les adultes ont perdu patience et ont fini par m’engueuler, je me souviens avoir eu envie de pleurer. Je me suis donc forcée à leur faire plaisir et à feindre la joie. J’étais heureuse d’être gâtée mais l’émotion était intérieure et aurait dû le rester, mon schéma personnel n’avait pas envie d’afficher quoi que ce soit. J’ai appris à feindre. Chaque fois qu’on m’offre un cadeau, je suis toujours touchée, la plupart du temps heureuse, mais je me force à afficher les émotions sur mon visage. Je me sens comme si je m’adressais à un étranger en parlant ma propre langue mais en exagérant l’articulation avec des mots simples et en parlant fort. Je ne dis pas que je suis incapable de spontanéité, ça m’est déjà arrivé. Lorsque j’ai fêté mon dernier anniversaire, une nouvelle montagne de cadeaux m’attendait et j’ai senti l’angoisse m’envahir. Mes ami‧es m’ont pressé le citron comme on le faisait quand j’étais petite et ça m’a donné envie de m’enfuir. Mais je suis restée, j’ai tout ouvert et j’ai amplifié mes émotions pour faire plaisir à tout le monde (tout en étant sincèrement touchée et heureuse à l’intérieur). Est-ce une vie de people pleaser que je mène ou est-ce autre chose, je ne sais pas, mais plus je vieillis et plus j’aimerais qu’on s’aligne sur mon référentiel et non plus l’inverse (je ne crois pas que ce soit possible).
Illustration : photo de plateau pendant le tournage de Blade Runner



