La place du mort

L'habitacle d'une voiture des années 80 ou 90 vu depuis derrière la vitre, créant un effet de double-exposition.

Pourquoi, dans les voitures avec chauffeur, les passagers s’assoient toujours sur la banquette arrière ? Taxis, Uber, voiture de maître. Qui utilise les voitures de maître ? Les personnes importantes donc les riches. Les riches s’assoient sur la banquette arrière, conduits par un manant qui a le permis et qui est l’héritier du cocher. La banquette arrière est le carrosse mais le manant a désormais droit au confort du siège chauffant si la berline en est équipée. Utiliser le service Uber est une façon de jouer au riche, belle voiture et bouteille d’eau offerte, chauffeur aux petits soins. Le taxi est hybride. Avez-vous déjà essayé de vous asseoir sur le siège avant d’un taxi ou d’un Uber ?

Quand j’étais enfant, on me disait que je pourrai m’installer sur le siège avant à partir de 10 ans. Ce qui est toujours le cas et la règlementation sur les sièges auto s’est fortement durcie depuis que nous, millenials, avions le fessier sur un pauvre siège en plastique dur non fixé. Quand j’ai eu 10 ans, j’ai eu le droit de m’asseoir devant et ça m’a rendue fière. Toutefois, il m’a fallu longtemps, des années, avant de me sentir légitime à occuper cette place. Même mon cerveau de jeune adulte s’est retrouvé en phase de doute. Il y avait souvent cette longue demi-seconde pendant laquelle je me demandais si j’avais le droit de m’asseoir à cette place. Ce n’était pas rationnel, bien sûr que j’en avais le droit, bien sûr qu’il aurait été bizarre de me mettre à l’arrière et de laisser la place de devant vacante.

Que représente cette place, dans le fond ? Je n’en ai jamais parlé à mon psychiatre quand je le consultais encore. Qu’en aurait-il pensé ? Je pose la question mais je n’aurais jamais eu la réponse, il n’était pas du genre à me dire ce qu’il pensait, il voulait que ce soit moi qui pense et il orientait mes questions pour me faire penser, il sculptait mon cerveau de glaise pour me faire penser, parler et conclure. Qu’est-ce que c’était dur, putain. Ayant quitté ma thérapie avant la fin et malgré quatre ans d’intervention à raison d’une séance hebdomadaire, je ne suis pas restée assez longtemps pour intégrer la méthodologie.

La place du mort.

Je n’avais aucun problème à monter devant avec mes parents. C’est avec les autres que la question me venait à l’esprit. Et je n’ai jamais été riche, je n’ai jamais été conduite en voiture de maître, le carrosse était une Renault 18 puante de gasoil aux sièges poussiéreux. Avais-je peur de mourir ? Ne savais-je tout simplement pas où était ma place ?

Et puis, pour être pragmatique, il y a des gens qui sont de vrais malades en bagnole. Moi, je n’ai pas peur de conduire, à vrai dire j’adore ça, et je ne supporte pas ceux qui ne respectent pas le code de la route le plus élémentaire. Je supporte encore moins les excès de vitesse et la consommation d’alcool avant de prendre le volant. Comme tout le monde, me direz-vous. Bah non, visiblement pour certains c’est à géométrie variable. Mes parents, par exemple. J’ai le net souvenir d’eux faisant rouler la Renault 18 tout doucement sur une route de campagne parce qu’ils avaient trop bu, mon frère et moi, petits, à l’arrière. Ma mère s’est toujours targuée d’être une pilote de rallye et c’est vrai qu’elle a toujours très bien conduit (elle a vraiment fait du rallye), elle maîtrise son véhicule probablement mieux que d’autres. Mais elle s’est aussi souvent vantée d’avoir pris sa moto bourrée et de s’être cassé la gueule. Cassé la gueule doucement et toute seule mais cassé la gueule quand même. Des accidents de la route, mes parents en ont eu plusieurs, en voiture et à moto. Les plus importants n’ont jamais été causés par l’alcool, comme c’est cocasse. Je me suis retrouvée impliquée dans l’un d’eux mais j’étais un bébé, je ne m’en souviens pas.

Mes parents m’ont obligée à m’inscrire dans une auto-école dès mes 18 ans et, très franchement, ce n’était pas du tout le moment pour moi. Pas envie, pas de réel besoin, pas de thune (j’ai financé mon code, mes parents ont payé mes premières leçons de conduite mais eux non plus n’étaient pas riches). Le truc a traîné jusqu’à trois jours avant mon 24e anniversaire, j’ai passé le code deux fois, le permis trois fois avec deux auto-écoles. Je devrais vous raconter que le taulier de la première était un agresseur sexuel et qu’il a bien failli se prendre mon poing dans la gueule une ou deux fois mais on verra ça un autre jour. Mon frère, de quatre ans mon cadet, a obtenu son permis avant moi, à 18 ans et 2 mois. Il a fait des conneries direct, il a d’ailleurs cassé sa première voiture en un rien de temps. Il s’est retrouvé sur le toit dans un champ avec quatre autres personnes, c’est lui qui conduisait. Mais vous savez le plus drôle ? L’alcool n’était toujours pas en cause. C’était une sombre histoire de sanglier et de vitesse excessive sur une route mouillée un samedi à 21 heures. Tout le monde s’en est sorti sans une égratignure. Plus tard, mon frère s’est retrouvé dans un fossé avec sa moto. Là, par contre, il avait bu. La honte. Mes parents sont allés le chercher et il a sûrement pris la soufflante de sa vie (j’étais partie de la maison depuis longtemps) parce que, pour ça, mes parents étaient forts : faites ce que je dis mais pas ce que j’ai déjà fait par dizaines sans jamais en souffrir avec mon cul bordé de nouilles. Encore plus tard, mon frère s’est fait pincer au volant de sa voiture avec un taux d’alcoolémie trop élevé pour conduire. Il n’avait même pas encore démarré. Il a perdu son permis, s’est retrouvé cycliste et est passé par la case tribunal. Il y a peut-être une justice, dans le fond.

Tout ça me dépasse et me révolte. Je vis dans l’un des départements les plus meurtriers sur la route et j’aurais un seum de tous les diables si je devais mourir à cause d’un tocard sous l’emprise de l’alcool. Moi qui ai une tolérance zéro en la matière, moi qui n’ai jamais eu d’accident et dont le seul accrochage est dû à un banquier qui m’a reculé dessus sans se servir de son rétroviseur. Au tout début, quand j’ai eu mon permis, j’ai cru pouvoir faire ma maligne. Je me suis retrouvée submergée par la génétique de la lose routière et j’ai fait une dinguerie : une marche arrière sur l’autoroute dans une voiture habitée par mes amis. J’avais raté la sortie, c’était un soir, tard, l’autoroute était déserte, la vue était dégagée, j’étais sobre et en pleine possession de mes moyens. Je n’ai pas réfléchi et j’ai fait marche arrière sur quelques dizaines de mètres pour rattraper la bretelle. Tout s’est bien passé mais ceux qui étaient avec moi m’en parlent encore aujourd’hui. Suis-je aussi folle que ma mère qui m’a raconté maintes fois qu’elle avait appuyé sur l’accélérateur tandis qu’une barrière de passage à niveau était en train de s’abaisser, alors qu’elle était accompagnée du fœtus de mon frère et d’une collègue ? Tout ça parce qu’elle était en retard je ne sais où ? Qui fait ça ? Non parce que se mettre en danger quand on est seul, c’est plus ou moins suicidaire et, jusqu’à un certain point, je n’ai pas envie de m’en mêler. Mais quand ça se passe et qu’on a du monde avec soi, est-ce que ça devient un truc de prouveur ou quelque chose comme ça ?

Aujourd’hui, je suis persuadée que mes parents ont toujours eu des troubles cognitifs. Ma mère doit avoir un TDAH et mon père est sûrement autiste. Mon psy n’en aurait rien pensé, je ne crois pas que ces troubles étaient un sujet pour lui. Il m’aurait dit que le siège passager, c’est la place du mort. On se serait demandé si mes parents étaient d’aspirants meurtriers, philosophiques ou non, et je n’aurais pas été étonnée parce que notre famille aurait pu finir dans les pages faits-divers quelques fois, et pas seulement pour une histoire d’accident de voiture. Il ne faut juste pas me parler de bonne étoile, c’est un concept sans aucun fondement, c’est une posture de privilégié qui ne s’est pas suffisamment fait taper sur les branches. C’est aussi peut-être une simple histoire d’impunité en se comportant comme des salauds égoïstes et puis on invoquera la chance. Et les choses qui semblent pragmatiques nous imprègnent et se transforment en macérât névrotique.

Photo d’illustration de Simon Daniel

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