Dès qu’un‧e enfant acquiert le langage et qu’iel est capable de suivre une conversation, on part du principe qu’iel doit avoir une idée précise de son avenir professionnel et, bien entendu, cette étrangeté capitaliste n’est pas née avec ma génération. Par exemple, dans mon entourage, A., 6 ans bientôt, veut devenir maîtresse les jours d’école et pompière les jours sans école. Quant à sa petite sœur de presque 4 ans, elle sera fromagère. Personne n’a encore eu le courage de leur dire que l’éducation nationale était vérolée par son propre ministère, que les pompiers rêveront sans doute à une reconversion après l’été 2026 et cumuler deux jobs dans la France de Macron n’est pas de la science-fiction. Pour le fromage, un futur est peut-être encore possible (quoique).
Je me replonge dans les bribes de mon enfance. J’ai un souvenir assez net de ma toute petite personne assise dans ma toute petite chaise en rotin derrière mon immense bureau fait sur mesure en train de gribouiller une feuille blanche avec un stylo. Une copine plus âgée était à mes côtés et je lui ai dit que j’étais en train d’écrire mais comme je n’avais pas encore appris à le faire, je faisais semblant. J’ai malgré tout appris très vite, ainsi qu’à lire, et je savais déjà tout en arrivant au CP, ce qui aurait pu, en principe, me faire aller en CE1 directement mais je suis restée croupir au CP quand même. Quoi qu’il en soit, mon exercice préféré a toujours été la rédaction, jusqu’au bac. J’y prenais un plaisir non feint pourvu que le sujet m’inspirât (subjonctif imparfait, ma gueule). Pour autant, je n’ai jamais brillé dans la discipline puisque j’ai toujours été la plus moyenne de tes copines. En cinquième, je croyais que rédiger des fan fictions passait crème mais ma proffe m’a demandé d’arrêter. Je me sentais pourtant tellement edgy. En troisième, j’écrivais des micro-nouvelles pendant mes heures de permanence et me voilà, à 40 ans, grande écri… Non je déconne, il ne s’est rien passé. Je n’ai pas écrit de roman, je n’ai jamais été publiée nulle part et n’ai jamais dépassé le stade du blog. Enfin pas vraiment, j’ai une quinzaines de nouvelles et de poèmes qui dorment dans un dossier, allant de l’ébauche au texte fini. J’ai dû en envoyer deux ou trois à des revues diverses au fil du temps, sans conséquence. Ce dimanche, pendant le déjeuner, mon beau-père canadien m’a demandé si j’écrivais des nouvelles et, si non, m’a conseillé de le faire. C’est sorti de nulle part, je ne sais pas trop pourquoi il m’a parlé de ça et je ne lui ai pas demandé.
Je ne minauderai pas, je sais que j’ai le sens de l’écriture. J’entends par là que je sais construire des phrases intelligibles les unes après les autres, je sais me relire et construire différemment, j’adore le dictionnaire des synonymes et je ne fais pas de faute d’orthographe (en fait si, comme tout le monde, mais quand ça apparaît c’est de l’inattention, preuve que je ne me relis pas si bien que ça). Je ne sais pas pourquoi je suis un peu fortiche en la matière alors même que je suis une brêle en grammaire, à mon grand âge je ne sais toujours pas ce qu’est un putain de complément d’objet direct (et je m’en fous). J’ai grandi dans un milieu avec un capital culturel pauvre, voire inexistant, et j’ai conscience que dans ce domaine, je me suis faite seule. Je n’avais pas de bonnes notes à l’école mais ça ne m’a pas empêchée d’être balèze dans la rédaction de C.V. et de lettres de motivation, j’ai d’ailleurs aidé des gens avec ça. Bien que brève, j’ai aussi choisi une carrière d’écriture formelle, la rédaction web, quel enfer, mon dieu, j’ai arrêté avant d’être complètement dégoûtée par l’exercice.
Je crois que j’aurais bien aimé que mon écriture ait de la gueule. J’aurais bien voulu en faire quelque chose de concret, pas juste un blog et des textes planqués que je montre parfois au compte-goutte en suant toute la honte qui m’accable (pas moins). Enfin je n’ai jamais envisagé cette aptitude comme une carrière potentielle parce que moi, quand j’étais gosse, je voulais être styliste. Styliste au sens designer, haute couture et catwalk du terme. Ça a duré longtemps, depuis la petite enfance jusqu’à mes 16 ans. À cet âge-là j’ai réalisé le déterminisme social, celui-là même que j’aurais peut-être essayé de dépasser avec des encouragements mais quand les soutiens moral et financier manquent, on se dit que ça ne vaut pas la peine et qu’il faut rester à sa place. La chute a été dure, je m’en souviens bien.
Et puis quand je regarde dans le rétro, si mon bagage scolaire et étudiant a longtemps été mon plus gros complexe, je ne suis pas sûre qu’être bonne élève aurait fait une grosse différence. Si j’avais été en meilleur état mental, j’aurais pu au moins obtenir une licence universitaire. Après ma désillusion adolescente et au fil des années, je me suis intéressée à beaucoup de choses : le professorat, la recherche (je voulais étudier les bijoux de la Russie impériale, je me suis crue tête d’ampoule quand j’étais en histoire de l’art), le commerce (je voulais ouvrir un bar), puis le retour vers l’Éducation nationale avec une reprise d’étude avortée, je me voyais vachement bien conseillère principale d’éducation. Résultat, je suis photographe et je suis devenue freelance pour échapper à feu Pôle Emploi. J’ai cumulé les jobs alimentaires et je n’aurai jamais de retraite mais bon, je suis née bancale.
Je n’ai jamais détesté l’école parce que j’ai toujours aimé apprendre mais juste ce qui m’intéressait, par conséquent je n’avais aucun problème moral à avoir zéro de moyenne dans certaines matières. Ça rendait ma mère philosophe et consternait mon père mais comme ma scolarité n’intéressait pas grand monde, je n’ai jamais eu honte de quoi que ce soit (enfin si, mais c’est venu après). Mes profs de français, d’anglais et d’histoire-géo disaient de moi que je n’avais qu’un maigre effort à fournir pour sortir du rang, mes profs de maths voulaient m’envoyer “en lycée technique”. Je n’ai jamais donné de coup de collier (sauf pour avoir mon bac L et ça m’a fait drôle, je l’avais déjà raté une fois) parce que je n’avais pas suffisamment l’esprit de compétition et aucun but dans la vie. Une cigale, peut-être, mais une cigale perdue qui roule à 30 km/h sur l’autoroute.
Ni nulle ni brillante, ni je-m’en-foutiste ni focalisée mais une question éternelle : que faire de ma vie ?
Photo d’illustration : Stephen King, que j’adore.




Beaucoup de similitude avec ma propre expérience dans ce texte (sauf que moi pour le coup, j’ai sauté le CP et ai eu le parcours « from gifted kid to burnt out disappointment », mais bref). J’ai toujours voulu faire quelque chose avec l’écriture sans trop savoir quoi, mon grand regret étant de ne pas avoir assez d’imagination pour inventer des histoires (je ne sais raconter que ce que je connais, en cela le blog est un support bien pratique). En tout cas, c’est toujours un plaisir de te lire.
Merci Frankie !
Je reste persuadée qu’on peut écrire des histoires à partir d’éléments qu’on connaît, je n’ai pas l’impression qu’il faille beaucoup d’imagination. Toutes mes nouvelles partent d’un point de départ commun : un souvenir, un événement, une image que j’ai vue, un truc que j’ai vécu et après c’est de la broderie. Je considère presque ça comme une excavation.
Je me demande combien on est à avoir vécu peu ou prou la même chose et 1) où est-ce que ça merde, 2) est-ce qu’on a toutes des blogs.
J’avais « des facilités » mais je n’aimais pas l’école, je ne me suis jamais foulée pour quoi que ce soit de la primaire au BAC (à part les rédactions). A la fac j’ai été obligée de m’y mettre un peu plus mais comme les cours ne me passionnaient pas (j’ai été recalée de la filière qui m’intéressait deux fois) j’étais plutôt sélective dans mes efforts.
Mon plus grand but dans la vie a longtemps été d’écrire un livre, c’était un peu mon identité, mais il me manque un truc. Je ne sais pas si c’est la motivation, la persévérance, la confiance en moi, ou même l’envie qui me fait défaut mais pour l’instant ça me paraît très loin.
Tu as lu « On Writing », de Stephen King ?
Je me demande souvent ce que serait ma vie si j’avais bossé à l’école. Si je m’étais « donné les moyens » (ugh), si je m’étais dépassée, que j’avais mis plus de coeur à l’ouvrage. Si j’avais eu plus d’ambition.
Et ça fait longtemps que je veux te le dire mais j’adore ton utilisation de petits emojis thématiques en fin d’article !
Tes questions sont pertinentes. J’ai peut-être un semblant d’opinion pour la première : ça merde parce que nous sommes toustes différent‧es mais la société œuvre pour nous uniformiser, c’est notamment le cas de l’école, et il y a peu de place pour celleux qui veulent sortir du rang. Ça sonne un peu complotiste dit comme ça mais il faut se rendre compte d’une certaine réalité, beaucoup de personnes sont malheureuses parce qu’on ne les laisse pas évoluer selon leur rythme. Le but à atteindre est identique pour tout le monde : travaille bien à l’école pour avoir un métier productif qui servira le modèle économique unique. Il y a quelques jours, je suis tombée sur les propos très pertinents de l’écrivain Yannick Haenel qui commentait les résultats du PISA (soi-disant le niveau des élèves baisse). Il disait que l’école devrait davantage servir à nous épanouir plutôt que de devenir les petites mains du capitalisme. Quand on prend un peu de hauteur, tout est tellement ridicule. Alors voilà, le monde dans lequel on vit nous incite-t-il à écrire un livre en sachant que le manque de motivation, la persévérance et la confiance en soi sont uniquement de son fait ? Une chose est sûre, si nous avions été meilleures à l’école, avec plus d’ambition comme tu dis, nous aurions peut-être fait partie d’une majorité qui s’inquiète probablement moins que nous de l’avenir. Mais bon, à quel prix ?
Sinon oui, j’ai lu On Writing de Stephen King et c’est vraiment un bouquin que j’adore. Il est tellement bienveillant ! On devrait le mettre entre les mains de tout‧e aspirant‧e écrivain‧e.
Et je suis ravie que tu aimes mes petites attentions emojiesques !