Je lisais cet article d’Anne Savelli dans lequel le premier paragraphe, que voici, m’a parlé tout de suite.
J’ai toujours pensé que la vie matérielle, non seulement jouait sur les conditions de création, mais pouvait, par esprit de contrariété, désir de résistance ou de révolte quand rien ne semble possible, donner une forme aux œuvres à naître. Rien ne m’intéresse plus que d’entendre (ou de lire) les témoignages d’artistes à ce sujet. J’aime qu’ils me racontent comment ils se débattent pour déjouer les coups du sort, trouver des stratégies, reprendre la main dans les moments de découragement, que ce soit par la discipline, le retrait ou l’audace.
J’ai mis du temps avant de me considérer comme une artiste parce qu’il y a beaucoup d’avis sur la question, entre ceux qui déclarent l’intitulé pompeux et ceux qui le revendiquent joyeusement, aussi parce que je fais de la prestation de service avec le même outil de base que le reste, c’est-à-dire un appareil photo. Mais je suis pragmatique et m’en tiens à la définition. Je maîtrise la photographie qui est classée dans le 3e art selon la classification moderne, celui des arts visuels. À partir de là je ne peux rien faire pour celles et ceux qui ont une piètre considération des adeptes du terme.
La photo, je la pratique dans tous les sens. Je mets mon œil au service de particuliers et de professionnels, je fais de la photo de rue, je fais des photos que j’estime artistiques et je développe aussi des cyanotypes, activité à la fois artistique et artisanale. J’aime tout faire, je ne suis pas chiante. En presta, il y a des sujets plus ou moins intéressants mais ce que j’aime le plus, c’est de chercher des solutions pour rendre une situation sexy. Par exemple, au début de l’été j’ai photographié un cabinet comptable. En théorie ce n’est pas fun mais je suis contente de ce que j’ai produit, je pense avoir eu de bonnes idées (je garde toutefois en tête que je peux faire encore mieux). En fait, j’aime autant ma photographie que je la déteste. Je sais que je suis capable de faire de bonnes images mais je me trouve quand même nulle en parallèle. J’évite pourtant la comparaison et je sais où je me situe, il y a une pelletée de photographes meilleur‧es que moi et je suis meilleure que d’autres. Je suis moyenne, voilà, oui, je crois que c’est mon lot. Je peine à trouver des contrats parce que je suis une brêle en marketing, je ne parviens pas à me vendre, et puis le marché est saturé et j’ai l’impression que les gens ne recherchent pas ce que je propose. J’aurais donc pu intéresser un public de niche mais je suis peut-être la baleine 52 hertz. De fait, je suis découragée en un rien de temps. Déprimée même, ces temps-ci je suis plongée dans un abîme de dévaluation. Je trouve tout ce que je fais inepte, d’autant plus dans un contexte où personne n’a de thune, pourquoi m’en donnerait-on ?
Quelle est ma stratégie ? Eh bien j’achète du matériel, ce qui est stupide quand on a du mal à voir venir. Aujourd’hui je suis contentée par un nouveau sac à dos pour trimballer mon matériel et j’ai acheté un boîtier muni d’une focale polyvalente et d’un flash afin de me remettre à l’argentique. Je ne sais pas si ma contrariété d’avoir récemment produit un travail gratuit que personne ne m’a demandé mais que j’ai pris plaisir à faire et que je trouve objectivement joli même si les algorithmes des réseaux s’en battent les couilles s’envolera. Mais bon. Je suis donc entre le retrait et l’audace.
En attendant, je songe à me procurer Bruits, le roman d’Anne Savelli qui est paru en début d’année.
Voici une photo de mon travail gratuit prise à la Nantes Tattoo Convention 2026. Deux personnes m’ont dit l’aimer et c’est vrai que je l’aime aussi. Je fais beaucoup de travail gratuit, autant par plaisir que pour gonfler mon portfolio, c’est un compromis nécessaire dans ce milieu.
J’avais commencé un article hebdomadaire intitulé Photo Dimanche mais après une seule édition, je dois revoir la formule. Le dimanche n’est pas pratique, ce jour-là j’oublie que le monde existe et je n’allume pas mon PC. Ou alors il faut que je prépare mon billet à l’avance, or l’organisation et moi ça fait mille. J’aime l’idée du jour fixe quand même. Et je dois me restreindre, il est parfaitement inutile de poster des photos pour l’idée d’en poster, je dois travailler sévèrement ma sélection (et appliquer ceci à Instagram).
J’ai enfin vu Annie Colère de Blandine Lenoir. J’ai adoré, il a tapé en plein dans le mille. L’histoire se passe en 1974 et nous fait entrer dans le MLAC, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, association créée en 1973. Des professionnelles de santé et civiles, aidées d’hommes médecins qui ont rallié la cause, se réunissent bénévolement dans l’arrière-salle d’une librairie pour aider des femmes qui veulent avorter. L’association avait pour but de diriger les femmes vers la méthode Karman (avortement par aspiration) pour ne plus avoir à se servir d’un cintre ou d’aiguilles à tricoter, mais aussi pour faire pression sur le gouvernement qui adoptera la loi Veil un an plus tard. Là où le film tape fort, c’est qu’il n’est pas qu’une simple reconstitution historique. Il pose les questions ultimes : maintenant que la loi est passée et que le MLAC n’a plus de raison d’être, que va-t-il se passer pour les femmes le temps que la loi soit mise en application ? Que fait-on de la clause de conscience des médecins anti-avortement ? Que va-t-il advenir des gestes appris par les professionnelles et les bénévoles ? Et donc, si la loi change dans quelques dizaines d’années, faudra-t-il repartir de zéro ?
Simone de Beauvoir le disait, il suffit d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. La modification en 2024 de l’article 34 de la Constitution ne garantit rien du tout alors que l’extrême-droite est aux portes du pouvoir et que les médecins jouissent encore et toujours de leur clause de conscience.
Enfin bref, le film est super et Laure Calamy, Zita Hanrot, India Hair et Rosemary Standley sont excellentes, comme toujours.
(Canal +)
J’ai récemment regardé deux mini-séries que j’ai trouvées formidables. D’abord, Something Very Bad Is Going To Happen (VF : Un très mauvais pressentiment) avec Camila Morrone et Jennifer Jason Leigh. La série est créée par Haley Z. Boston qui a déjà quelques productions horrifiques à son actif. Qu’il est libérateur de voir des femmes aux commandes, surtout dans ce genre très spécial. Je regarde peu d’horreur, je n’aime pas vraiment ça. Pas par peur mais très souvent par ennui, alors je sélectionne les projets et les sous-genres. Ici, Rachel est sur le point de se marier avec Nicky. Iels traversent le nord des États-Unis sous la neige pour rejoindre la propriété familiale de monsieur, qui est bien né. Vous vous doutez bien qu’il se passe un paquet de choses chelous qui convergent vers le même point : est-il bien raisonnable de se marier ? Au-delà du pitch, il faut voir une certaine lenteur dans les scènes et une bien belle photographie. Pas de jump scare inutile et une vision cauchemardesque au sens déterminant du terme, rouler dans la nuit, de la neige partout, une voiture abandonnée là avec un bébé à l’intérieur, un type étrange dans un bar vide… Des éléments qui peuvent hanter vos nuits. Et puis un final que je n’ai pas vu venir et qui m’a laissée extrêmement satisfaite.
(Netflix)
L’horreur dans un autre style, celle du quotidien, celle qui existe, qui se déroule chez nous, sous nos yeux, c’est l’histoire de Tip Toe, avec Alan Cumming. Leo et Clive sont voisins depuis quinze ans, le premier dirige un bar gay et le second est un homophobe et complotiste notoire père de deux grands garçons. Ils essaient malgré tout d’apprendre à se connaître mais la tension est toujours palpable et le pacte tacite de non-agression fond comme neige au soleil. C’est bien simple, j’ai plus flippé en regardant cette série qu’en regardant n’importe quel film d’horreur. Mais le mot est faible, à vrai dire j’ai été carrément choquée. Cependant c’est une série d’une importance capitale. Je vous dis ça parce que j’habite dans un département qui abrite un village dans lequel un couple gay se fait insulter tous les jours sans que personne n’agisse et le maire s’en fout. Vous vous souvenez de Caroline Grandjean-Paccoud ? Bref, regardez Tip Toe.
(HBO Max)
Pour détendre l’atmosphère, je vous laisse avec quelques recommandations musicales qui se trouvent dans ma playlist du moment.
Illustration : photo personnelle prise à la Nantes Tattoo Convention 2026




J’ai beaucoup aimé Tip toe, même s’il m’a également glacé les sangs dès cette *première* image de *fin*.
(Merci pour la Baleine 52 hertz, je ne connaissais pas, et ç’aurait été un regret de continuer à ignorer cette singulière choupette des océans !)