Si personne n’attend, personne n’exige

Photo analogique en noir et blanc de quatre petites tortues sur le sable qui rejoignent l'océan.

J’ai un regard sur moi-même d’une extrême dureté, je le sais, tout le monde le sait, on me le dit mais c’est ainsi. Je ne sais pas comment m’en débarrasser. Je suis dans l’auto-punition constante. J’ai fait des thérapies, j’ai analysé l’entièreté de ma vie et de ses protagonistes, j’ai pris des décisions pour aller mieux et je vais mieux mais juste un peu. Je n’ai jamais été fière de moi parce que personne ne m’a montré comment on fait ça. J’ai été humiliée et frappée aussi loin que je peux me souvenir, j’ai été traitée d’imbécile et ce que j’ai fait n’a jamais intéressé personne. Les retours ont toujours été soit inexistants, soit négatifs. Tout cela m’a transformée en une insatisfaite permanente. Le paradoxe réside dans le fait que je continue de faire malgré tout. Je photographie et j’écris, ce sont vraiment mes deux trucs préférés au monde. Mais j’ai arrêté le dessin, arrêté la guitare, à peine commencé le sport même. Il m’arrive d’avoir des fulgurances où je suis contente d’une réalisation mais ça ne dure jamais. Aujourd’hui, j’ai regardé mon compte Instagram professionnel et j’ai trouvé que mes photos étaient d’une grande fadeur, qu’elles ne racontaient rien et que je ferais mieux de les dépublier. J’essaie de ne plus trop m’écouter. Donc je ne vais rien dépublier. La semaine dernière, juste avant mes règles (car : le trouble dysphorique prémenstruel), j’ai expérimenté un épisode dépressif d’une rare violence qui m’a donné l’impression de réaliser hyper bien les choses. Un peu comme si j’étais sous ayahuasca, j’ai eu le sentiment de mieux voir le monde mais surtout moi-même : j’étais vraiment nulle à chier, je vivais dans une illusion et rien ne pourrait changer ça. M’est alors venue en tête l’idée d’effacer toutes mes traces d’activité numérique et de me terrer dans ma maison pour ne plus jamais en sortir. Et puis mes règles ont démarré et ça allait mieux. Cela dit, comme la vie est un éternel recommencement, je fais, je ne finis pas, je déprime, j’arrête, je fais, je ne finis pas, je déprime, etc. En fait, je ne comprends pas comment font les autres. Je ne sais pas non plus si je dois faire comme eux. Quel est le secret pour être satisfait de quelque chose, même un tout petit peu ? Les retours aident-ils vraiment si on n’est pas capable de les entendre ? L’avantage que j’ai gagné avec le temps, c’est que je montre quand même de temps en temps. Je garde en mémoire le fait que si un homme médiocre montre son travail, alors je peux le faire aussi. Personne ne m’attend, personne ne me connait, de quoi j’ai peur ?

Photo d’illustration : Oleksandr Voloshchenko

5 réflexions sur “Si personne n’attend, personne n’exige”

  1. J’aurais pu écrire l’intégralité de l’article (un peu flippant). Sauf que je détruis tout derrière moi, il ne reste pas grand-chose de mes RS par exemple (rien de mes anciens blogs), j’ai jeté tous mes écrits, je cache le plus souvent ce que je dessine. Que les gens me disent que c’est réussi ne me sert à rien, la voix qui me dit que je suis nulle a toujours été plus forte.

    Je ne sais pas si cela peut t’apporter quoi que ce soit. Ma nullité n’a aucune limite, mais je suis arrivée à composer avec cette phrase : « et alors ? ». Ça vaut pour toutes les affirmations : je suis nulle, et alors ? je ne réussis rien, et alors ? Ce dessin est lamentable, et alors ? Mes photos sont laides, et alors ? Je ne sais pas écrire un texte correct, et alors ? Etc. J’ai tellement accepté la nullité comme étant un fait contre lequel je ne pouvais rien, ça a fait taire la petite voix (qui appartenait à ma mère pour l’essentiel). L’accusation de nullité était là pour m’empêcher de faire, me faire taire, me détruire. Avoir accepté que j’avais le droit de rater a tout changé : ma mère ne pouvait plus rien si j’en étais à hausser les épaules.
    Pour te décrire, un jour que je l’entendais me dire comme c’était raté (dans ma tête) j’ai eu la sensation en moi de faire une volteface violente et de regarder ma mère droit dans les yeux, de lui balancer ce « et alors » avec une mise au défi de trouver à me répondre. Oui c’était nul, moche, catastrophique, sans intérêt aucun, et quoi ? Elle ne pouvait plus me tuer, elle était morte. La voix s’est dissoute.

    Maintenant il m’arrive de vaguement apprécier un projet sur lequel je travaille, gros progrès. Je ne détruis plus derrière moi pour l’instant en tout cas, je ne vois toujours pas si je réussis quelque chose mais je me lance sans avoir la sensation que ça ne sert à rien puisque ça sera nul (ce n’est pas que je m’en fiche de faire quelque chose de nul, juste la voix a disparu donc ça m’offre une chance de faire, et sans le détruire). J’apprends à trouver une nouvelle stabilité, à défaut de savoir évaluer ce que je fais. Je ne saisis toujours pas bien les compliments, mais je les entends et les mets dans un coin pour le jour où je saurai quoi en faire.
    Je ne crois pas que je saurai être fière de moi un jour, mais pourquoi pas ? J’ai progressé, c’est toujours bon à prendre.

    Je te souhaite de trouver la phrase qui crantera pour toi, le déclic « et alors » qui t’appartiendra. Et si mon commentaire était malvenu, j’espère que tu ne m’en voudras pas. J’ai pensé (peut-être mal) que cela pouvait apporter une pierre à ton chemin…
    Douce journée à toi

    1. Merci pour ton commentaire, Ambre !
      Je trouve que ce « et alors ? » décrédibilise la notion de nullité, en tout cas ça a un fort potentiel de la vider de sa nocivité. La nullité devient galvaudée. Il m’arrive de penser à quelque chose de similaire parfois, je pense au fait que rien n’est pérenne et que le soleil s’éteindra un jour, c’est un peu extrême mais ça fait relativiser. D’autant que le concept de nullité vient forcément d’une comparaison aux autres, à l’ordre établi. C’est parfois à double tranchant car si on peut se permettre de faire et partager parce qu’on s’en fout, « et alors ? », on peut aussi se dire : pourquoi faire et partager puisque le soleil s’éteindra un jour ? Enfin il faut mieux poser les limites de sa pensée, sinon c’est sans fin et plus rien n’a de sens.

      1. Disons que quitte à balancer un « et alors ? », il vaut mieux qu’il nous apporte du positif ^^

        Ceci dit, je me sers depuis quelques semaines de cette fin bien réelle (le soleil, la planète, le dérèglement climatique, ma mort prochaine inévitable) pour travailler sur la notion d’avenir et donc de présent, et me défaire des entraves (sociétales, éducationnelles, etc). Je ne sais pas ce que cela va donner, mais la déconstruction est intéressante et rejoint ce « et alors » (je vise simplement de vivre de manière plus sereine).

  2. Pas beaucoup de confiance en moi de mon côté non plus… ça tire davantage du côté professionnel que du côté personnel rendant les perspectives d’avenir et d’évolution assez compliquées. Peut-être que je devrais aussi adopter la technique du « et alors ? »

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