Billet hanté

Une piéride de la rave coincée à l'intérieur d'une véranda.

Depuis quelques semaines, je souhaite envoyer ma candidature pour un appel à textes qui se termine le 31 août et je ne suis absolument pas en avance car c’est ainsi que je fonctionne. En écriture, c’est franchement dramatique. Je lutte de toutes mes forces mais quand on possède les neurones d’un chamallow, c’est tendu. Cependant, les propositions ne doivent pas excéder 1500 mots, ce qui peut jouer en ma faveur. Je sais quoi envoyer, je ne l’ai juste pas écrit. Enfin si, j’ai consacré mon après-midi à un premier jet de 1129 mots. C’est aussi à ça que me sert mon cerveau, je rédige de manière virtuelle.

J’ai décidé de partir d’une anecdote qui m’a concernée il y a quelques décennies. Je n’en ai aucun souvenir, aussi ai-je construit mon récit sur la façon dont on m’a raconté les faits. J’ai quelques petites légendes qui se sont accumulées dans mon giron au fil du temps. Je suis une enfant des années 1980 née dans une famille aussi atypique que tristement banale et je peux raconter des trucs pas toujours communs. J’aspire aujourd’hui à une vie calme et sans entourloupe… J’ai vu et vécu beaucoup de choses avant l’âge de 30 ans, la paix royale est donc mon cadeau.

Je suis hantée par des événements et par des gens, qu’ils soient morts ou vivants. Je crois que c’est mon sacerdoce. J’ai compris en thérapie que je ne pouvais pas me défaire de mes souvenirs et que la seule solution viable était de les constater sans les laisser m’atteindre. Je ne vais plus en thérapie mais je pense être à 60 % du processus.

Depuis quelque temps, je rêve régulièrement de ma grand-mère et de sa maison. La nuit dernière encore, elle était assise à côté de moi sur le canapé. J’étais telle que je suis aujourd’hui mais elle était telle que je l’ai quittée il y a une quinzaine d’années, avant qu’Alzheimer ne la mange. Dans mon rêve, elle me reprochait un tas de trucs, ce qu’elle faisait de son vivant, et je l’envoyais chier, ce que je ne faisais pas de son vivant. En me réveillant, j’ai repensé à son enterrement, en 2020, un jour après son anniversaire. Elle avait passé la décennie précédente dans un centre spécifique pour sa maladie et je ne suis jamais allée la voir. Je ne le regrette pas car elle et moi n’avions pas de relation. Ma grand-mère n’était pas une étrangère car je la voyais deux fois par an mais elle n’était pas liée à moi, elle était juste là. Je suis allée la voir au funérarium, comme pour rendre la situation réelle. C’est la première fois que je voyais une personne morte et j’ai stressé en anticipant mais une fois devant son cercueil ouvert, je n’ai rien ressenti, rien éprouvé. J’avais en face de moi une octogénaire habillée en vert et violet, couleurs étranges pour le teint, avec ses trois enfants autour d’elle, dont deux en larmes (soit celle et celui qui se sont occupé‧es d’elle jusqu’au bout, logique). Je suis restée quelques minutes, un peu à distance parce que j’avais la sensation étrange de ne pas faire partie de la famille, et je suis sortie. Au crématorium, j’ai pleuré. Pas de tristesse, en tout cas je n’étais pas triste d’avoir perdu la grand-mère que je n’avais jamais trouvée. J’étais dégoûtée. Parce que sur toutes les photos qui sont apparues pour lui rendre hommage, aucune ne la montrait avec ses petits-enfants (nous sommes deux). Une vieille femme était morte mais ce n’était pas une grand-mère.

Ma grand-mère avait un potentiel jovial mais c’était une femme maussade qui a subi sa vie et son entourage. Elle a perdu son père très jeune et sa mère l’a élevée à la dure. Sa sœur cadette était une saloperie, elle a vécu la guerre et s’est mariée avec un homme violent. Bien qu’elle ait divorcé l’année de ma naissance, pourquoi aurait-elle dû avoir de l’espace mental pour moi ? Je n’étais pas le centre de son monde. Que pouvait bien être son monde, d’ailleurs ? Je la comprends, dans le fond. J’ai nourri une certaine révolte à son encontre quand j’étais môme. Elle nous a sorti quelques dingueries à mon frère et moi, des dingueries qui marquent et que mes parents ont sous-estimées en prétextant que ce pouvait déjà être la faute à Alzheimer. On n’a aucune preuve de ça, on ne sait pas quand ça a commencé. Alzheimer, il était là quand elle logeait chez nous et qu’elle volait les rouleaux de Sopalin pour les planquer dans sa valise.

Sinon, ma grand-mère vivait dans sa maison des bords de Loire, maison construite pour sa propre mère dans les années 1950. La distribution était bizarre, il y avait une entrée officielle mais on arrivait toujours par la cuisine qui était le centre névralgique. À gauche, le salon/salle à manger, à droite le long couloir sombre qui menait à l’escalier mais surtout à la chambre dite bretonne. C’était une pièce dans laquelle je n’avais pas trop le droit d’aller, en tout cas je n’osais pas le faire. C’était la chambre de mon arrière-grand-mère et je me demande si c’est ici qu’elle a été veillée. Car, voyez-vous, je viens d’une famille très catholique et on y a veillé les morts jusqu’en 1987. Quand ma grand-mère a fait de cette maison la sienne, cette pièce s’est transformée en débarras. Les volets étaient toujours fermés et il y avait un tas d’objets divers et variés partout qui ne voyaient jamais la lumière. L’étage de la maison se composait de quatre chambres dont deux en enfilade. Celle de ma grand-mère, celle de ma tante et celle de mon oncle. La quatrième était la chambre d’ami, ma mère n’a jamais eu son espace ici, elle a quitté le nid trop tôt.

Cette maison était donc hantée. À vrai dire, elle doit toujours l’être. Hantée par le fantôme de Cécile, mon arrière-grand-mère. Ma tante affirme l’avoir vu, une nuit, assis au bout de son lit. Peut-être même qu’elle est hantée par des hordes de gamines jouant et criant ; Cécile était assistante familiale (à l’époque on disait : famille d’accueil pour les gamines de l’assistance publique). Et moi, donc, je rêve souvent de cette maison et cette maison est souvent hantée dans mes rêves. Je vois ce long couloir sombre sans fenêtre et cette tapisserie florale qui n’a jamais bougé. Je repense alors à la cuisine composée entièrement de formica blanc et qui ne servait pas à cuisiner grand chose. Des petits plats de ma grand-mère, je ne me souviens que des croissants et des parts de flan qu’elle achetait en barquette plastique au Super U. Les placards et le frigo étaient pourtant pleins à craquer, parfois de choses périmées depuis des années. Il y avait un grigri derrière chaque porte, des médailles à chaque trousseau de clés et je suis bien certaine qu’une fois seule, ma grand-mère balançait quelques incantations en faveur de la Vierge Marie.

Je ne sais donc pas pourquoi ma grand-mère et sa maison me rendent visite en rêve. Je ne suis pas mystique, moi. Et je ne vais plus en thérapie, mon psychiatre n’est plus là pour m’expliquer et je ne sais pas m’expliquer les choses à moi-même. Je ne suis pas mystique, moi, je ne crois pas aux grigris, aux fantômes et encore moins en la Vierge Marie.

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